«Les religions ne sont pas éternelles.» Mais la religion l’est

8D2524D4-BDF4-44BC-B478-59979730EACA.jpeg«Les religions ne sont pas éternelles», dit l’historien genevois des religions Michel Grandjean dans la Tribune de vendredi en point d’orgue à une série d’été sur le thème le passé est leur métier. Certes, mais la religion l’est, éternelle. Les philosophies, les sciences, les arts ne sont pas non plus éternels. Ils changent, évoluent, tiennent pour fausses ou naïves les vérités d’hier et feraient bien d’être parfois un peu plus humbles quand ils affirment leurs vérités aujourd’hui. *

Une bien stimulante interview, comme celles de cette série. Mais pourquoi donc Michel Grandjean, dont le portrait est tiré dans l’austère Uni-Bastions, à deux pas du Mur des Réformateurs, se sert-il si souvent d’exemples catholiques pour soutenir sa thèse? Pour dire que Rome est toujours en retard d’une Réforme. Et que dit-il des «Nones»*?

Ainsi les évêques, jadis désignés au sein de leur communauté jusqu’à l’an Mille quand le pape a décidé de les nommer personnellement, créant une structure pyramidale sur le modèle des empires terrestres. Derrière cette question se tient l’épineuse question de la vérité, de la juste interprétation des écritures, d’être dans ou hors de l’Eglise. Dès leur séparation d’avec Rome, les protestants ont emprunté des chemins différents. Autant de traditions, de fidélités à un fondateur, d’histoires vécues parfois douloureusement qui aujourd’hui sont autant d’obstacles à l’unité. Cependant l’unité n’est-elle pas un paradis perdu, une illusion humaine. Que Dieu nous préserve de l’unité ici-bas, elle ne peut conduire qu’à l’enfer sur terre, au goulag. 

Michel Grandjean dit encore: « II y a beaucoup plus de différences, chez nous, entre un catholique d’aujourd’hui et un catholique du XVIe qu’entre un catholique et un protestant du XXIe siècle. » Sans doute. Mais un protestant du XXIe siècle, qu’a-t-il de commun avec la cité de Calvin du XVIe? Qui a parcouru plus de chemin pour s’émanciper des vérités passées? Et quelle sera la vérité en vogue dans 50 ou 100 ans?

Notons au passage que le discours du professeur est ethnocentré. « nos contemporains mettent en avant le respect, la tolérance ou la solidarité. Mais nos ancêtres du XVIe siècle auraient probablement tous préféré l’honneur ou la loyauté. » C’est sans doute juste en Occident, dont l’empire sur le monde se réduit à une poignée de pays. Et encore pas partout. Bien des peuples sur la planète placent, aujourd’hui encore, au premier rang de leurs valeurs l’honneur et la loyauté. Jadis le parricide était le pire des crimes, aujourd’hui chez nous c’est l’infanticide et les féminicides qui heurtent l’opinion.

Dernière référence au catholicisme du professeur Grandjean: la transsubstantiation. Un des dogmes sinon le seul qui divise réformés et catholiques.  « Le dogme de la transsubstantiation des espèces eucharistiques (un choix sur la nature du corps et du sang du Christ dans le pain et le vin distribués au moment de la communion) remonte au XIIIe siècle, quand la physique d’Aristote était ce qu’on avait fait de mieux. »

L’article ne dit pas si l’explication entre parenthèses de ce mot qui ne figure pas dans le vocabulaire des enfants des écoles est celle de Grandjean ou du journaliste. Qu’importe, elle fait l’impasse sur le coeur du phénomène qui est la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l’hostie consacrée. ça n’a rien à voir avec un problème de physique aristotélicienne. Et même, vraisemblablement, pas avec la physique quantique qui nous surprend tout de même avec ces phénomènes d’intrication et d’ubiquité ou encore avec la physique astronomique, qui cherche toujours à comprendre cette matière noire qui forme trois quarts de l’univers ou des univers car nul ne sait en fait comment tout ça est né, s’est transformé, jusqu’à aboutir sur cette étrange créature faible, jalouse, ambitieuse et autoréférencée. Nous quoi.

Le professeur Grandjean pourrait faire l’histoire de cette mutation mystérieuse, qui est, comme le dit à Vatican News le Valaisan Nicolas Buttet, le point culminant de la messe catholique.

 

* Les Églises et les institutions religieuses ne sont pas la religion. Et inversement. Ainsi la croyance en un être suprême, une énergie première, un principe moteur, à la Narure demeure tandis que l’affiliation à une confession s’effondre. Même aux Etats-Unis où un pasteur assiste à la prestation de serment du président, les « Nones », comprenez les « n’en ai rien à cirer », les athées et les agnostiques sont désormais majoritaires dans la population. Comme à Genève d’ailleurs. Une population sans attache, désillusionnée, sans parti, sans cause. Un poids mort mais sans doute pas inerte dans la bascule fragile que sont nos sociétés.

 

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