La démission de Marx a été refusée

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La démission de Marx a été refusée. Marx, Reinhard, le cardinal de Munich, pas l’auteur du Capital et maître à penser des communistes. Empêtrée dans le scandale des abus sexuels, l’église d’Allemagne peine à trouver un nouveau souffle. Elle n’est pas la seule. Face à l'aveuglement de son église, Marx avait jeté l'éponge le 4 juin.

C’est que ce scandale des abus et de l’emprise sur des êtres dépendants n’est pas l’égarement de quelques-uns, admet le pape François et les plus clairvoyants de ses ministres, mais bien l’égarement de l’église en tant qu’institution, un égarement systémique. C’est l’égarement d’une église, la plus grande de la chrétienté, celle de Rome, qui ne sait pas comment sortir de l’emprise que son propre clergé exerce sur elle, qui ne sait pas faire confiance et redonner leur place aux laïcs, dont bon nombre a fini par se détourner de l’institution. C’est l’égarement d’une église apeurée, qui s’accroche à ses doctrines empilées au fil des siècles et que trop de clercs, du haut en bas de la hiérarchie, tiennent pour éternelles comme des reliques, dans un déni spectaculaire du monde des vivants. 

C’est dans ce temps de doutes et de renaissance - en cours sûrement mais dont l'issue reste mystérieuse -, que j’ai accepté ce dimanche de reprendre la présidence du Conseil de ma paroisse de Compesières

Et voilà la réflexion qui m’est venue et que je n'ai lue que partiellement car  l’heure de l’apéro avait largement été outrepassé quand l’assemblée soulagée m'a élue par acclamations. Le catholicisme a connu d’autres trous d’air et celui que nous traversons s’inscrit dans ces épreuves que d’autres chrétiens, plongés dans des régimes dictatoriaux, communistes notamment, et qui ont choisi l’option de croire (comme l’analyse Hans Joas), au risque de leur vie parfois. (On peut aussi écouter la conférence de Guillaume Cuchet sur «le catholicisme a-t-il encore de l’avenir parmi nous?»)

NB: Ce billet contient la liste des chantiers de ma paroisse et l’article de La Croix à propos du refus du pape de la démission du cardinal Marx.

Croire, est-ce l'art de rendre l'impossible possible?

La religion nous dépasse. Nous autres du genre humain sommes capables de rire, de chanter, de grimper très haut, jusqu’à mars peut-être, de créer, d’aimer très fort, mais nous ne pouvons pas ressusciter ni nous téléporter dans l’univers ni recréer le paradis terrestre ni aimer nos ennemis et tendre l’autre joue. A moins d’aimer Dieu et de marcher dans les pas de Jésus. 

En ce dimanche 13 juin 2021, fête de la Saint-Antoine de Padoue, notre paroisse tourne une nouvelle page de son histoire séculaire. Le franciscain italien (1195-1231), qu’on invoquait naguère pour retrouver un objet perdue, est docteur de l’église depuis 1946. Peut-être en raison de cette maxime que le magazine «Prions» lui attribue dans son édition de ce dimanche: «C’est le souci des choses matérielles qui nous fait oublier le Seigneur». 

Voilà déjà deux ou trois générations que même les catholiques ont pris leur distance avec l’idée d'une société, où l’Eglise et son clergé dictent les bons comportements des gens. (La majeure partie des catholiques d’ici ne suit plus ni le pape ni l’évêque s’agissant des conditions du début ou de la fin de la vie. Enfants du hasard et de la nécessité, nous naissons et nous mourrons par l’action des médecins plus que par la grâce de Dieu). 

L’Eglise rythmait nos jours, nos semaines, nos saisons, nos années. C’est fini. (Certes, on célèbre encore des baptêmes, des premières communions et même des confirmations, mais qu’en reste-t-il dans notre paroisse? Certes les cloches sonnent encore l’Angelus, trois fois par jour, mais combien sommes-nous à arrêter notre course pour entonner un «Je vous salue Marie», la litanie des saints ou dire le «Notre Père»? Peut-être dans le secret de notre coeur?) 

Notre église de Compesières a perdu, par étapes, ce qui naguère était le pivot de la paroisse, le médiateur consacré de la présence de Dieu, le confesseur de nos errances. Plus de curé à Compesières, plus même de prêtre résident dans la cure devenue mairie. Aujourd’hui, en entrant dans l’église, nous ne savons même plus qui sera le célébrant. Et nous sommes désemparés lorsque, sans crier gare, le pasteur de secours vient à manquer, comme en février et en mars dernier. 

En catimini, dans le même temps, un autre organe de notre paroisse a disparu, le conseil de communauté. Faute de candidats, les délégués de notre paroisse au Conseil pastoral de l’UP Salève ne sont plus formellement élus lors de nos Assemblées paroissiales. Et voilà qu’à l’occasion de la fusion de l’UP Salève avec l’UP Carouge Acacias, décrétée le 15 décembre 2020 par notre évêque, Compesières n’a plus de délégué du tout au Conseil de cette nouvelle Unité pastorale, où vivent quelque 40’000 âmes. 

Parmi elles, combien de baptisés? Combien de catholiques? 

Ce dimanche 13 juin, une nouvelle page se tourne dans notre paroisse. Le Conseil paroissiale s’en va, en bloc, mission accomplie. Ce comité n’a pas ménagé sa peine. Il a servi fidèlement la paroisse. Il a toujours été là pour régler les petits et les gros problèmes matériels. Son bureau a  conduit à chef des projets difficiles: la rénovation de l’église il y a 13 - 15 ans déjà, les échanges avec la commune. Il laisse un patrimoine bien entretenu. Il n’y a qu’un seul bémol à la clé de sa partition en si: Il n’y a personne pour prendre sa place aujourd’hui. 

Vous avez bien trouvé un président, mais c’est un président sans comité ou avec un comité de secours qui ne durera qu’un ou deux ans en l’état.  La question, lancinante depuis des années, de l’avenir de notre paroisse se pose avec une cruciale acuité.

Vous m’avez élu. Je suis donc votre humble serviteur. Mais que voulez-vous au fait: que rien ne bouge? Un retour au monde d’avant? A quelle révolution sommes-nous prêts?

Le Christ s’est fait serviteur jusqu’à laver les pieds de ses amis et à mourir sur une croix pour notre Salut.  Ce serviteur a fixé la barre très haut, à la hauteur de son sacrifice, en invitant le jeune homme riche, désireux d’avoir la vie éternelle, à vendre tout ce qu’il possède et à le suivre. Plus généralement, il invite ses adeptes à s’aimer les uns les autres et à aimer même leurs ennemis. 

«C’est le souci des choses matérielles qui nous fait oublier le Seigneur», dit Antoine. 

Vraiment la religion nous dépasse.

Quel service pouvons-nous rendre à notre paroisse? 

Chaque jour, nous pouvons, vous et moi, nous poser cette question. Nous ne connaissons évidemment pas tous les services que chacun rend au quotidien. Des petits et des grands gestes - visites et services rendus aux voisins, aux malades, aux proches et aux prochains, entretien, nettoyage, fleurissement de notre maison commune, la maison des amis du Dieu amour, des objets de son culte - des gestes et des services qui font tous religion. Combien de ces gestes et services sont-ils faits et rendus au nom de la paroisse? Quelle image en donnons-nous une fois sorti de l’église?  Quelle est notre culture? Comment la partageons-nous, l’approfondissons-nous avec nos proches?

Les chantiers ne manquent pas. Je vais en citer trois qui ne pourront être conduits que si nous trouvons les forces nécessaires.

1) Mettons nos moyens en commun.

N’est-il pas utile voire nécessaire pour tous de mettre en commun la gestion des patrimoines des paroisses de l’UP Carouge Acacias Salève? En bref et en clair: réaliser au niveau matériel ce que la pénurie de prêtres nous a contraints à faire au niveau pastoral? La gestion commune porterait sur les bâtiments mais aussi sur les fonctions de sacristain et de conciergerie (objets du culte, nettoyage, clés, relations avec les entreprises sous-traitance, sécurité, éclairage, chauffage, orgues, cloches, etc) Je souhaite qu’un groupe étudie les différentes options possibles et prenne langue sans tarder avec le vicaire épiscopal à cette fin. Trois options sont envisageables: 1) continuer à gérer notre patrimoine seul, 2) fusionner la paroisse de Compesières au sein de l’UP Carouge Acacias Salève ou avec une autre paroisse (Plan-les-Ouates?), 3) regrouper les bâtiments dans une fondation commune tout en conservant l’association paroissiale. Cette commission rendra un premier rapport cet automne en vue d’une assemblée générale extraordinaire qui sera convoquée le dimanche 21 novembre.

2) Qui sommes-nous?

Qui sont les catholiques de notre paroisse? Et si nous lancions un sondage! Comme l’a dit André dans son rapport, le dernier courrier adressé par le Conseil de paroisse aux 720 ménages n’a reçu qu’une réponse, celle d’une personne qui n’était plus catholique. Nous avons besoin d’une commission du fichier catholique qui poursuivra et intensifiera régulièrement le travail que fait principalement notre secrétaire pour le mettre à jour. Depuis quelque temps déjà, en effet, l’Office cantonal de la population ne signale plus les mutations à l’ECR, chaque mois qui passe détériore donc la qualité de ce fichier. C’est l’occasion de s’interroger sur notre capacité d’accueil des nouveaux habitants de notre paroisse.

3) Ne démissionnons pas!

Dans l’intervalle, nous devons assurer la continuité des fonctions actuelles ainsi que l’accueil des cérémonies et manifestations particulières (obsèques, mariages, concerts). Cette assemblée générale aurait dû aussi désigner formellement ses délégués au Conseil pastoral de l’UP Carouge Salève Acacias. Il n’est pas certain que l’UP Salève perdure au-delà du mandat d’isabelle Hirt qui vient à échéance en juin 2022. Ce point sera donc repris en novembre prochain.

4) Soyons porteurs de la Bonne Nouvelle!

D’ici la prochaine assemblée extraordinaire de novembre, nous devrons en regard des forces mobilisables à moyen terme (ces 5 prochaines années) clarifier nos relations avec l’UP Carouge Salève Acacias afin qu’elle dispose des moyens de poursuivre et d’intensifier son (notre) action pastorale, notamment dans l’annonce de la Bonne Nouvelle et la formation (qui est cet homme, qui est ce Dieu qui nous veut du bien? Sommes-nous encore en mesure de consacrer du temps et des forces à l’évangélisation ou ne sommes-nous plus capables que d’assister à la messe sans mot dire?)

Parmi les autres chantiers, je cite encore
La gestion de la Salle Saint Sylvestre, son inauguration officielle, la publication des tarifs et des conditions de location (et ou de mise en gérance), l’aménagement de ses abords, sa décoration intérieur
Le suivi du projet orgue 2025
La recherche de nouveaux revenus
L’animation et l’évolution des messes à Compesières
L’information des catholiques de notre paroisse et des habitants de notre commune, notre présence sur les réseaux sociaux.
L’avenir de la chorale de Compesières,   devenue chorale de l’UP Salève
Et tant d'autres encore…

Pour terminer ce billet, je me suis fait cette réflexion. Les trois partis politiques présents au Conseil municipal de notre commune distribuent gratuitement à toute la population une, deux, trois fois par an un bulletin d’information et d’opinion. Comment se fait-il que nous, les catholiques, n’en soyons pas capables? N’avons-nous plus rien à dire? Consacrons-nous trop de moyens à l’entretien des bâtiments au point d’en manquer pour la pastorale et la diffusion de la Bonne Nouvelle?

 

 

Article paru dans La Croix le 11 juin 2021 sous la signature de Loup Besmond de Senneville (à Rome) et Xavier Le Normand à propos de la lettre de François au cardinal Marx et du refus de sa démission.

« Toute l’Eglise est en crise à cause des affaires d’abus »

Dans une lettre au cardinal Reinhard Marx, dont il refuse la démission, le pape François invite, jeudi 10 juin, à une réforme profonde de toute l’Église face aux scandales d’abus sexuels. « La politique de l’autruche ne conduit à rien », affirme-t-il sans ambages.

Rarement, sans doute, les mots contre le fléau de la pédocriminalité et des abus auront été aussi forts de la part d’un pape. Dans une lettre de trois pages datée du 10 juin, rédigée directement par François en espagnol et traduite en allemand, le pape répond à la démission du cardinal Marx, archevêque de Munich, proposée le 21 mai en raison de « la catastrophe des abus sexuels » et rendue publique vendredi 4 juin. Refusant la demande du cardinal allemand, le pape déplore en des termes puissants cette « réalité des abus » que « tout le monde ne veut pas accepter » alors que « c’est le seul chemin » possible.

« Je suis d’accord avec toi lorsque tu qualifies la triste histoire des abus sexuels de catastrophe », écrit François, qui estime que l’« on ne peut pas rester indifférent devant ce crime ». « Tu me dis que tu traverses un moment de crise, écrit-il au cardinal Marx. Mais pas seulement toi. C’est toute l’Église qui est en crise à cause des affaires d’abus. »

« Aujourd’hui, l’Église, ne peut pas aller de l’avant sans assumer cette crise. La politique de l’autruche ne conduit à rien », poursuit le pape. Il en appelle à aller plus loin que le « mea culpa » exprimé par certains responsables catholiques « devant tant d’erreurs historiques ». Pour François, ces derniers ne peuvent se contenter de reléguer les abus au passé, en estimant qu’eux-mêmes n’ont « pas participé » directement à ces événements.

Endossant ainsi le caractère systémique de cette crise des abus, le pape invite fermement chaque évêque à se remettre en cause. « Selon moi, chaque évêque de l’Église doit l’assumer et se demander : que dois-je faire devant cette catastrophe ? » Il rejoint ainsi le cardinal Marx qui avait, dans sa lettre de démission, voulu « assumer la coresponsabilité de la catastrophe des abus sexuels commis par des responsables de l’Église au cours des dernières décennies ».

« Pour assumer sa responsabilité, il ne suffit donc pas, à mon avis, de réagir uniquement et exclusivement si les dossiers apportent la preuve des erreurs et des manquements des individus, poursuivait ce proche du pape. En tant qu’évêques, nous devons faire comprendre que nous représentons également l’institution de l’Église dans son ensemble. »

« Il ne sert à rien d’enterrer le passé, les silences, les omissions, poursuit François. Ni donner trop de poids au prestige des institutions : cela ne conduit à rien, sinon à l’échec personnel et historique. »

Il en appelle, une nouvelle fois, à une réforme profonde de l’institution, et à l’indispensable remise en question qui l’accompagne nécessairement. « La réforme dans l’Église a été faite par des hommes et des femmes qui n’ont pas eu peur d’entrer en crise et de se laisser réformer eux-mêmes par le Seigneur. » Sans cela, prévient le pape, « nous ne serons que des ”idéologues de la réforme”, qui ne mettent pas en jeu leur propre chair ».

À l’opposé de cette volonté de changer existe un autre comportement à éviter absolument, met en garde François. « Le danger de ne pas accepter la crise et de se réfugier dans les conflits existe. C’est une attitude qui finit par asphyxier et empêcher toute transformation possible. »

À cet instant de sa lettre au cardinal Marx, François lance alors comme une prière : « Comme Église, nous devons demander la grâce de la honte, et que le Seigneur nous sauve d’être la “prostituée effrénée”d’Ézéchiel ». Dans le chapitre 16 du Livre d’Ézéchiel, le prophète accuse le peuple élu de s’être comporté comme « une prostituée » sacrilège et idolâtre, vendue aux nations païennes.

Malgré tout, le pape salue dans la décision du cardinal Marx « un courage chrétien qui ne craint pas la croix ». Et finit par refuser sa démission, en rappelant à l’archevêque allemand qu’il a lui-même proposé de continuer à servir l’Église. « Continue, comme tu le dis, mais comme archevêque de Munich », écrit-il. « Et si tu es tenté de penser que, en te confirmant dans ta mission et en refusant ta démission, cet évêque de Rome (ton frère qui t’aime) ne te comprend pas, pense à ce qu’a ressenti Pierre devant le Seigneur quand, à sa manière, il lui a présenté sa démission : “éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur”, et écoute la réponse : “sois le berger de mes agneaux.” »


Extrait

« Nous nous sommes trompés, nous avons péché »

« On nous demande une réforme qui, en l’occurrence, ne consiste pas en paroles mais en attitudes qui ont le courage de se mettre en crise, d’assumer la réalité quelle qu’en soit la conséquence. Et toute réforme commence par soi-même. (…)

C’est la voie de l’Esprit que nous devons suivre, et le point de départ est l’humble confession : nous nous sommes trompés, nous avons péché. Les enquêtes et le pouvoir des institutions ne nous sauveront pas. Le prestige de notre Église qui tend à cacher ses péchés ne nous sauvera pas. Ni le pouvoir de l’argent ni l’opinion des médias ne nous sauveront (si souvent nous sommes trop dépendants d’eux). Ce qui nous sauvera, c’est d’ouvrir la porte à Celui qui peut le faire et confesser notre nudité. »

 

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