Toute vérité n’est pas bonne à dire

992DB15E-AE30-482B-9773-55DBD67FD3B2.jpegIl y a 15 ans, Twitter lançait son premier gazouilli. Il y a 16 ans, Facebook collectait ses premiers amis. Ils sont plus de deux milliards aujourd’hui, à bavarder gentiment mais aussi à cracher leur venin dans leur bulle respective. Il y a 14 ans, la Tribune de Genève lançait, conjointement avec 24 Heures, son forum des blogs. J’en fus le besogneux animateur, tout à la fois promoteur convaincu de cette nouvelle liberté d’expression et superviseur très retenu des billets ou commentaires, quelques fois nauséabonds, fort peu nombreux quoi qu'on en dise mais c'est comme les accidents sur le canal de Suez, les faits divers retiennent l'attention et inspirent même les belles âmes sur le monde qui va.

Ainsi en est-il des journaux qu'à force d'annoncer les seules nouvelles qui font du chiffres, ils finissent pas donner à voir un «fake monde», un monde de problèmes plutôt qu'un monde de solutions.  Un navire géant qui se met en travers du canal de Suez fait plus parler de lui que les milliers qui le traversent sans encombre. Ainsi va l’actualité. Le petit jardin des blogs de la Tribune n'a pas échappé à ce travers quoiqu'on y trouve aussi des poèmes.

J’aime assez le deuxième amendement de la Constitution américaine qui promeut la liberté d’expression, même celle des demi-vérités ou des vraies fake news. Je crois encore que sur le marché des idées, les bonnes nouvelles finissent par s’imposer. Je veux croire aussi que le genre humain et ses sous-genres sont assez éclairés pour faire la part des choses et trier le bon grain de l’ivraie. J’ai été durant ces 14 ans et je reste un libéral, sans doute un peu naïf, mais néanmoins attentif.

Ces derniers mots sont d’abord pleins de reconnaissance pour celles et ceux qui ont joué le jeu et continuent d’être assidus, imaginatifs, pertinents, surprenants dans leur blog respectif. La technique est une chose - notre forum est devenu un peu obsolète - mais sa valeur tient aux internautes qui depuis des lustres passent du temps et prennent soin de rédiger des milliers de billets. 

Les blogs se déploient entre deux ou trois butées. La première, l’autocensure, se résume dans ce dicton:  Toute vérité n’est pas bonne à dire. 

La deuxième participe d’un autre dicton: qui expose s’expose ou: pour vivre heureux vivons caché. Combien de travailleurs dans notre démocratie libérale avancée sont tenus par le secret de fonction, une clause de confidentialité, un devoir de diligence de rester cois, au point d’en perdre les moyens de s’exprimer, comme on perd une langue faute de la pratiquer. 

La troisième tient au travail et donc au temps que l’on peut consacrer à cette discipline. Car bloguer est une discipline comme jouer du piano, faire son jogging ou se former en continu. 

Les blogs - plus que les réseaux sociaux qui participent beaucoup du bavardage - marquent néanmoins une étape dans l’histoire humaine, aussi importante, à mon avis, que l’écriture, le papyrus égyptien, le papier chinois, la presse de Gutenberg, l’enregistrement de l’image, du son, de la vidéo et l’Internet. Toutes ces technologies sont aujourd’hui  dans la main de chaque être humain. Demain, il y aura accès directement depuis son cerveau. 

Toutes ces technologies ont marqué des bonds dans la connaissance et l’échange des informations et des données.

On s’émeut, on s’offusque de la propagande, du conformisme ou des fausses informations qu’elles permettent de propager de plus en plus à grande échelle. Pourquoi ne se félicite-t-on pas autant des bonnes nouvelles, des analyses éclairantes, des reportages captivants, des entretiens pointus, des enseignements intelligents, fondés sur la science et l’expérimentation que ces mêmes techniques de communication favorisent?

Face aux géants, le forum des blogs est resté bien modeste. Les journaux et la journalistes convaincus d’être les seuls à diffuser les bonnes nouvelles ont mis du temps, trop de temps à se rencontre compte que leur monopole était battu en brèche.

Plus de cinq mille internautes ont  ouvert un compte sur notre portail blog.tdg.ch, tous n’ont pas créé un blog, moins encore l’ont alimenté régulièrement.

La passion initiale s’est refroidie. C’est normal. Aujourd’hui le forum es blogs de la Tribune, c’est 200 blogueurs dont 50 sont assez réguliers. 24 Heures n’héberge plus qu’une dizaine de blogs.

Les blogs hébergés par un journal ont-ils vécus?

Récemment Libération a fermé son forum tout comme Le Monde et L’Obs. Mediapart tourne toujours et son patron, Edwy Plenel, continue de penser que les blogs sont comme autant d’éditeurs libres d’exprimer leur point de vue (pour autant bien sûr qu’ils n’enfreignent pas les règles communes inscrites dans nos lois). En Suisse, le Temps dispose aussi d’un forum des blogs, mais il rassemble surtout des intellectuels ou des élus qui exposent leurs analyses et leurs opinions qu’ils exposent ailleurs aussi. Quant au Tages-Anzeiger, il a de tout temps restreint son forum à des blogueurs professionnels qui ressemblent à des chroniqueurs. Et les nouveaux venus, Republik, Bon Pour la Tête, hHeidi.news, Watson, ils n’hébergent pas de blogs. Les radios et les télévisions non plus. 

Les blogs non rattachés à un média traditionnel se comptent encore par milliers. 

Les réseaux sociaux leur font une rude concurrence. 

Dans la lutte pour l’audience et l’attention, ces derniers semblent avoir gagné la première manche. Cependant le monde change et rien ne dit que, demain, beaucoup de types de médias ne continueront pas de coexister. 

Un mot encore pour remercier la rédaction en chef de La Tribune qui m’a permis de vivre cette aventure passionnante. Je souhaite à Olivier Bot le même plaisir et le même intérêt qui furent les miens au quotidien. 

Et merci à tous celles et ceux, blogueurs ou internautes, de leur bons vœux de bonne retraite. 

 

 

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