Grandes orgues à Compesières

CCCC84C7-628E-49BE-8426-14417A85D14C.jpegLa paroisse de Compesières a décidé, ce mardi 9 mars, de mandater Claire Vernain Haugrel, directrice du festival Les Musicale de Compesières, et Véronique Buchs Dewaele de poursuivre la recherche de fonds en vue de collecter 1,5 million de francs destiné à reconstruire et agrandir l'orgue de Compesières. L'instrument actuel fêtera son centième anniversaire l'an prochain*.

Je me suis opposé en l'état à cette aventure.

J'estime en effet que si tant est qu'un tel investissement se justifie alors que plusieurs orgues de valeur existent à Genève - notamment à Lancy et à Carouge-, la construction et l'exploitation d'un nouvel instrument de concert devraient être envisagés d'emblée dans le cadre d'un partenariat élargi avec une ou plusieurs communes et des entreprises dans le cadre d’une structure juridique ad hoc du genre association des amis de l’orgue de Compesières.

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Le projet présenté devant une vingtaine de paroissiens masqués ne manque pas d'ambition. Dans sa grande dimension, il prévoit d'élargir le meuble existant de la tribune sur toute la largeur du bâtiment pour y loger de nouveaux jeux et, en option, de construire dans le chœur un positif associé, dont les tuyaux se dresseraient entre les vitraux.

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La dimension du nouvel instrument est-elle compatible avec l’acoustique du bâtiment? N’y aura-t-il pas des problèmes liés au site de Compesières, a-t-on demandé? Des réponses rassurantes ont été fournies. Les porteurs du projet ont promis d’étudier ces questions sans apparemment y voir d’obstacles rédhibitoires.

Conseillée par l'organiste du Victoria Hall, Diego Innocenzi, Claire Haugrel a déjà fait venir six facteurs d'orgue à Compesières. Elle a porté son dévolu sur la maison allemande Eule. Un choix idéal, dit-elle avec son enthousiasme habituel. Personne n’était en mesure de le contester. Personne ne s’est demandé si le génie de Compesières était compatible avec un orgue allemand plutôt que français ou suisse. 

Si tout va bien le nouvel orgue pourrait être inauguré en 2024. La directrice des Musicales espère décrocher d'ici cet été l'engagement ferme de deux ou trois gros sponsors capables de mettre sur la table la moitié du budget. Ensuite elle affirme pouvoir boucler le budget en sollicitant de plus petits sponsors et en recourant à d’autres modes de financement, restant évasive sur ces modes alternatifs: mettra-t-on des tuyaux en souscription comme jadis les places assises dans l’église? Un nouvel orgue est de nature à augmenter les locations de l'église, ce qui contribuera à l'équilibre des comptes de la paroisse, ont plaidé plusieurs personnes. La dernière rénovation de l'église en 2007 avait déjà été réalisée dans le but d'adapter l'édifice religieux à l'organisation de manifestations musicales.

Le comité de la paroisse pense qu'on peut sans autres aller de l'avant et se défend de signer un chèque en blanc au duo promoteur. L'assemblée extraordinaire l'a suivi, se contentant de poser des questions techniques (la température doit être maintenu à 17 degrés au moins, le degré hygrométrique resté constant, etc). J'ai été le seul à remettre en cause le projet, le qualifiant de non nécessaire et non urgent au regard des besoins et de la situation de la paroisse qui ne peut seule porter un tel projet. J’ai même tenté un petit laïus théologal** qui est tombé complètement à plat. 

Après le vote de confiance,  un document de travail de 12 pages a été distribué. Il dévoile quelques détails du projet. L'affaire ne sera cependant engagée que si la totalité de la somme est effectivement rassemblée, a répété le président Crettenand. Une nouvelle assemblée devra donc sans doute  donner un feu vert définitif cet automne. Le temps de former une association solide et élargie pour conduire ce projet à chef?

Reste un point clé: qui va piloter à l’avenir la paroisse, laquelle ne parvient plus à renouveler ses effectifs depuis plusieurs années? Le comité de la Société Saint-Sylvestre, plusieurs fois reconduit dans ses fonctions faute de successeur, n'a toujours pas de réponse à cette question. Rempilera-t-il en juin pour un nouveau mandat?

La solution ne serait-elle pas d’élire Claire Haugrel présidente de la Société Saint-Sylvestre? Une telle désignation aurait un double avantage: celui de d’apporter une certaine sécurité juridique à la réalisation de ce projet en impliquant directement son auteur, celui aussi de refonder la Société Saint-Sylvestre, dont le but serait de créer des événements culturels, la paroisse devenant de facto un des usagers d’un des bâtiments emblématiques du site de Compesières.

A suivre

A consulter:

Répertoire suisse de l'orgue

 

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** Mon petit laïus: 

L’orgue est un instrument majestueux. L’instrument impressionne par sa richesse, sa variété, sa finesse, sa puissance. Un instrument  parfaitement à l’image que l’Eglise donnait jadis d’elle-même et de Dieu. Un Dieu tout puissant créateur du ciel et de la terre. L’humain n’est dans ce concert qu’un petit tuyau.

Puis est arrivé Vatican II. Qu’a dit le Concile? Que l’Eglise, c’est désormais le peuple de Dieu, le peuple des croyants en Jésus-Christ. Jésus Christ, un homme comme vous et moi. Fils de Dieu certes mais qui a vécu sa vie parmi les pauvres, les pécheurs, les réprouvés, la veuve et le samaritain plutôt que le pharisien et le prince. 

Vouloir un orgue aujourd'hui, un orgue de concert, c’est revenir à l’Eglise du passé. 

Pourquoi faudrait-il néanmoins reconstruire l’orgue de Compesières? 

Pour disposer d’un instrument de concert? Dans ce cas,  il ne faut pas s’adresser à cette assemblée paroissiale mais à celle de la commune. Notre commune de Bardonnex et les communes voisines sont-elles prêtes à investir et surtout à assurer les frais d’entretien et de fonctionnement? 

Des orgues de concert, il y en a plusieurs autour de nous. Le plus récent est au Grand-Lancy, à Carouge, désormais la tête de notre unité pastorale, Bernex, à Veyrier aussi. Est-ce vraiment un investissement nécessaire?

 

* Histoire de l’orgue de Compesières

1904 achat d’un harmonium à la suite d’une souscription, ce qu’on appelle aujourd’hui un crowdfunding

1917 le curé Ducret pousse son projet de construire de grandes orgues

1919 une première souscription collecte 2000 francs employés pour la pose des vitraux, peinture et boiserie dans le Choeur

1920 installation du curé Dusseiller qui reprend le projet

1921 La Société St Sylvestre décide de construire des orgues et une nouvelle tribune

1922 Après les travaux de la tribune, pose des orgues. Coût total des travaux 32’109 francs (le prix d’un kg de pain valait alors 55 ct.). L’orgue harmonium est vendu à Rolle pour 1200 francs. 1922 marquent les premiers retransmissions radiophoniques de la messe. André-F. Marescotti est pendant un an l’organiste attitré de Compesières.

Noël 1923, Bernard Gaud devient titulaire de l’orgue de Compesières

1936 construction de la chapelle St Bernard-de-Menthon à Plan-les-Ouates

1932 le nouveau chemin de croix créé par Fernand Blondin remplace les stations en plâtre offertes par Jules Mabut en 1909

1939 deux nouvelles peintures viennent décorer le Choeur et on inaugure le chauffage électrique

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1942 75e anniversaire de la Société de chant Saint-Sylvestre

1949 Les cloches et l’horloge sont électrifiées 

1951 Création de la paroisse de Plan-les-Ouates. Compesières perd la moitié de ses paroissiens.

1953 Restauration de l’église de Compesières et des orgues pour 285’21 francs et 90 centimes. Combien valait alors le kilo de pain?

1977 Restauration des orgues et électrification du mécanisme (voir la page Compesières du Répetoire suisse de l'orgue). A l’époque la question d’une transmission mécanique s’était posée et avait été écartée pour des raisons de coûts.

2021 Mandat donner à Claire Haugrel pour trouver le financement nécessaire à la reconstruction de l’orgue

Commentaires

  • En tant que facteur d'orgue, je trouve ce projet mégalo pour Compesières. Un orgue de tribune n'aura aucune utilité pour la paroisse et que peu pour des concerts. J'ai proposé à la paroisse un magnifique positif avec un clavier transpositeur, et je n'ai jamais eu de réponse, alors que le seul instrument utile pour les concerts serait un orgue positif pour les continuos. Les grandes orgues sont nombreuses à Genève et très peu utilisées. Sur les 35 ans de facture d'orgues, plus de la moitié des instruments que j'ai construits ne sont presque plus joués. Le choix d'un facteur d'orgues allemand est un scandale, les facteurs suisses souffrent du manque de soutien de la part des paroisses. Nous parlons de soutenir le local. Il faut savoir qu'un orgue a besoin d'être accordé une ou deux fois par année, et déplacer un facteur d'orgues de plusieurs centaines de kilomètres n'est pas très cohérant. Nous avons de très bons facteurs d'orgues en Suisse.

  • Projet bien étrange. Ancien facteur d'orgue, j'ai vu avec Christophe notre petite entreprise romande disparaître en 2000. On ne manquera pas de relever la contradiction cruelle entre l'argument du passionné dont je reconnais, 40 ans plus tard, l'exacte expression dont il nous assurait l’imprescriptible qualité qui, je le note, s'appuie aujourd'hui sur un document marketing très partenariat public-privé de bien bonne figure. Je suis encore étonné par la vacuité de l’exposé qui se répète génération après génération, en ces jours paraît-il propices à la réflexion fondamentale.

    A quoi on réplique spiritualité, rayonnement, esprit et beauté, développement, orgue unique (à Genève), compréhension du besoin ! respect (de tout) et, c'est particulièrement pervers finalement, pérénisation de la facture d'orgue + technologie, prestataire + crowfounding : n'en jetez plus... Pervers en ce qu'il s'agit, finalement comme d'habitude, de concepts vaporeux destinés à convaincre le sponsor et une (très petite) foule anonyme.

    Autre remarque qui moi m'évoque quelque ancien art de l'enfumage, le titre de rénovation — ah, gloire à la conservation du patrimoine — avec dans le "projet" cette mention qui dit presque tout, je cite le document officiel : sauvegarde (si possible) de l'orgue actuel. Eh bien je ne suis pas sûr que l'époque se prête vraiment à ce genre de fantaisie dont on trouvera d'autres exemples au cours des temps. L’image de ces façades XVIIème masquant des bureaux climatisés et des Zara mérite d’être rappelée, pour mémoire. Il y a quelque chose d'étonnant dans "l'enthousiasme" de commande qu'exige ce "projet" dans ses perspectives à la fois voulues grandioses et pourtant très suisses, mais avec cette touche mondialisante qui semble faire loi chez les grands commis de l'Art.

    Cependant, cette question pourrait bien se poser de manière plus aiguë d'ici peu, dans ce pays qui n'a plus assez de médecins, d'informaticiens, de restaurateurs, de menuisiers, de cantonniers de trouver une manufacture d'orgues à peu près locale pour honorer l'entretien du futur instrument (et sa technologie) sans plus pouvoir jouir comme on le croit établi pour toujours du bénéfice du grand déménagement du monde. Mais peut-être est-il effectivement trop tard pour préserver un artisanat local, des compétences régionales riches et variées et faut-il en accepter la perte de valeur foncière.

    Je suis bien convaincu qu'il faut chérir toute perspective de bonheur à laquelle nous admettrons que l'art devrait contribuer fondamentalement. Par contre, quand il est question de proportions, de "valeurs" et de pertinente opportunité, certaines entreprises à l'heure qu'il est manquent sérieusement de grandeur.

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