Hodgers, Crittin et le journalisme

crittin hodgers.jpgChacun dans sa bulle. C'est une des critiques récurrentes que l'on adresse aux réseaux sociaux dont la technologie et le génie sont de nous offrir exactement ce que l'on cherche grâce à la géolocalisation et à la sociolocalisation. Deux facultés automatiques qui manquent cruellement à la presse traditionnelle, elle qui disposait depuis des lustres des données de ses abonnées et les a laissées en friche.

Déjà, grâce aux algorithmes apprenants (improprement appelés intelligence artificielle), Google, Facebook et compagnie peuvent nous proposer des embryons de réponses toutes faites aux courriels que nous recevons. Ils dépistent nos humeurs en analysant notre voix, notre visage, les mots et tournures de nos écrits. Bref ils en sauront bientôt plus sur nous que nous-mêmes qui avons cette faculté heureuse d'oublier, de nous montrer plus beaux, plus sages, plus intelligents que nous ne sommes. Les bots vont nous renvoyer notre vraie image sans concessions et sans rien oublier de nos faiblesses et de nos lâchetés. Le diable n'est pas pire. 

 

 

Je me fais cette réflexion en songeant que le monde des humains n'a pas attendu les réseaux sociaux pour que chacun soit dans sa bulle informa.rela.tionnelle, pour ne pas dire son clan, sa caste, son club, son parti, son église, sa secte.

Chacun vit en un temps et un lieu qu'il n'a pas choisi. Chacun a plus ou moins de moyens de vivre et des cercles d'amis liés à ses études, ses passions, sa famille, au hasard, qui ne sont pas extensibles à souhait - n'en déplaise à Facebook - et que les aléas de la vie peuvent rompre soudain, forçant les plus malheureux sur les routes de l'exil, de la migration. 

Bref, en écoutant en différé, le débat organisé par Pierre Ruetschi, patron du Club suisse de la presse, entre Antonio Hodger, ex-président durable du Conseil d'Etat genevois, et Pascal Crittin, directeur de la RTS, je me suis dit que chacun était bien dans sa bulle. Au point que Crittin, lassé par le discours idéologique et un brin conservateur de l'ancien conseiller national vert, a lâché: "pour être entendu, il faut être écouté".

L'objet de la controverse est le déménagement de Genève à Lausanne des actualités télévisées et leur fusion avec celles de la radio dans un nouveau bâtiment en construction sur  le campus de l'EPFL à Ecublens. Au milieu de nulle part, dit le Genevois. Au milieu de la Suisse romande, corrige le Valaisan. 

Quel est votre projet journalistique, demande avec insistance Antonio Hodgers, qui ne voit qu'une coquille de béton luxueuse sur le campus de l'EPFL dans laquelle on va couler un projet fait exprès. Le conseiller d'Etat appuie là où ça fait mal: nous payons la redevance pour du journalisme qui fait vivre la démocratie suisse. Votre paquebot et tous vos projets numériques vont réduire vos moyens en matière d'information. Que restera-t-il pour les enquêtes, les comptes-rendus, les reportages, les débats?

Crittin n'entre pas dans le jeu du politicien. Son rôle ne se borne pas à définir une politique d'information mais à capter l'attention de toute la population si faire se peut. Or un quart des Suisses snobe la RTS. Il faut donc l'aller chercher sur leur terrain, sur les réseaux sociaux, dans des formats courts et pugnaces, avec des contenus qui les intéresse. Allez-donc voir les chaînes Short, Instagram (60k abonnés), Tataki, Nouvo... du diffuseur national.

Hodgers n'en démord pas. Est-il le meilleur défenseur des journalistes. J'entends entre ses mots que la RTS doit être le tam tam de la politique et du débat public. Ce qu'elle, en particulier du catéchisme vert. Hodgers ne s'en rend-il pas compte?

Information versus divertissement et culture, c'est un vieux débat. Et la RTS n'a guère le choix. Soit elle sombre dans l'anonymat des chaînes publiques genre Public Sénat en France ou la NBC aux Etats-Unis, dont les émetteurs locaux ne font que de l'information locale et achète les contenus de divertissement, les films et les documentaires généraux, soit elle tente de rester une télévision généraliste en produisant ses propres contenus. Les droits sportifs l'ont déjà obligé à renoncer à retransmettre les grands matches de foot. Dans tous les cas, elle est contrainte à travailler de manière aussi économique que possible. Quitte à regrouper ses centres de production. N'en déplaise aux Genevois. 

Le clou de ce débat tombe avec la question de Pierre Ruetschi: que propose Genève pour regrouper la RTS à Genève, que fait Genève pour la RTS? Hodgers profite d'une microcoupure de Zoom: "ça a coupé.... je n'ai pas bien entendu..." Hodgers ergote sur les mètres carrés gagnés ou perdus par l'opération Ecublens, sans répondre à la question. 

Le Grand Genève était un grand projet. Désormais, Genève doit tourner son regard vers le Léman au risque de ne compter ni dans l'espace transfrontalier ni dans l'espace romand. Il est vrai que le génie local s'est toujours projeté au-delà de ces marges étroites. Genève ne joue-t-elle pas dans la cour des grands?

 

A lire la tribune libre de Hodgers (écrite dit-il au nom du Conseil d'Etat genevois) publiée dans le Temps le 12 octobre: La pierre plutôt que l'humain. Un nouveau coup de semonce après le niet genevois du 30 octobre 2019: Le Conseil d'Etat maudit le déménagement de la RTS.

Retranscription personnelle du Débat Hodgers Crittin  au Club suisse de la presse du 27 octobre 2020.  Hodgers dénonce une installation luxueuse en périphérie (Ecublens) de la rédaction actualité regroupée de la RTS. Or ce n'est pas un institut de recherche mais une rédaction laquelle doit rester en prise avec le monde. Hodgers dénonce le fait que la RTS n'a organisé aucun débat sur ce déménagement à 170 millions. Crittin rappelle que la RTS maintient mille emplois à Genève (magazines, sports, archives, pôle digital, Tataki, Nouvo).

Hodgers demande pourquoi on paie la redevance sinon pour le travail journalistique. Quel est donc le projet journalistique à Ecublens?

Crittin: pour être entendu, il faut être écouté. Au début de cette affaire est la nécessité de reconstruire La Sallaz. Ce sont des décisions qui se prennent tous les 50 ans. Or un quart de la population n'écoute plus ni la radio ni la TV. Notre mission est donc de nous transformer pour, sans perdre le public fidèle, capter aussi ce public sur son terrain, sur le numérique, c'est important pour la démocratie. Ecublens est une opportunité d'être plus agiles, plus économiques, au coeur de la Suisse romande.

Hodgers estime que c'est une vision dépassée, la fusion c'est en fait une seule rédaction. On va vers un journalisme de commande, ce qui est une atteinte à la liberté journalistique. C'est le commandant qui fait tourner ses troupes et non les troupes qui font remonter les news. A propos de la centralité, le Valais est aussi proche de Genève que d'Ecublens, assène l'ex-président durable du Conseil d'Etat genevois qui ne réfléchit qu'en termes de transports publics. Et quid des repas de midi? A la cantine tous entre soi? Hodgers constate qu'on a décidé des murs avant de définir le contenu et donc qu'on va ficeler au mieux un contenu pour coller au donné qu'est le béton.

Crittin réfute l'image de journaliste hors sol. La RTS est présente dans tous les cantons, dans le monde. La newsroom où tout se fait est une caricature. Il faut bien piloter le navire. Crittin ne croit pas à une newsroom décentralisée où chacun serait chez soi connecté. Quant à Ecublens, sa centralité romande est bien plus grande que Genève. Nous avons reçu beaucoup de messages en ce sens de politiciens qui savent qu'ils vont gagner une demi-heure à 22h ou 23h pour rentrer chez eux. 

Hodgers ne croit pas ou tout numérique. Les gens continueront de regarder la télé en direct sans les gadgets numériques - il a bie fallu que les TPG qui ne juraient que par les cartes à puce installent des machines qui rendent la monnaie. Crittin conteste. Il ne s'agit pas de supprimer le direct mais d'offrir aussi la consommation en différé, laquelle augmente sensiblement (j'en suis la preuve en écoutant le débat du CSP 15 jours après sa diffusion)

Crittin parle de transmedia c'est un mot noble qui dit que les gens utilisent différents moyens, il faut donc distinguer les contenus et les moyens de diffusion. La newsletter culture fait huit fois plus d'audience que l'émission de RTS2 en fusionnant des contenus divers. On va maintenir la radio et la télévision, c'est notre mission. Et l'on développe d'autres canaux de diffusion. On traite les sujets différemment pour les jeunes c'est une autre écriture d'autres contenus. Allez voir Short, Instagram (60k abonnés), Tataki...

Ruetshi se demande comment maintenir la qualité du contenu journalistique alors que le budget de la SSR a diminué et que la pub s’effondre.  Crittin estime que le bâtiment d'Ecublens va lui permette d'économiser 4 millions par an. Les outils numériques coûtent moins chers. Les nouveaux travailleurs sont plus polyvalents.

Hodgers revient au fait que Crittin ne dit rien en terme des reportages, des enquêtes, des débats politiques, de lutte contre les fake news, tout simplement de journalisme un mot absent des propos de Crittin. 

Hodgers dit qu'il n'a plus de télé depuis 5 ans et consulte les infos sur son smartphone. Crittin conteste. La part des fidèles aux rendez-vous prime time est encore très importante. Notre problème est de conserver cette audience fidèel pour le deuxième rideau à 21h car tous nos concurrents se sont organisés pour que ce rideau s'ouvre à cette heure là. 

En 2015 la RTS aura 25% de mètres carrés en moins. Des espaces de la Tour SSR devront être valorisés autrement. Le garage à Meyrin, le studio 4 seront abandonnés. Le grand studio et le garage seront à Lausanne intégré dans le nouveau bâtiment.

Ruetschi: que propose Genève pour regrouper la RTS à Genève, que fait Genève pour la RTS? Hodgers, ça a coupé.... je n'ai pas bien entendu... Hodgers ergote sur les mètres carrés sans répondre à la question. 

Deux questions externes, celles de Marc Bretton, sont introduits à propos de la Genève internationale. Crittin dit que le projet monte en puissance et qu'il ne faut pas oublier TV5 Monde et Swissinfo. Quant à la collaboration Vaud Genève, elle est mauvais dit Hodgers par aussi bonne qu'en 2009 où les deux gouvernements s'étaient mis ensemble pour s'opposer au regroupement de la radio à  Genève. 

Crittin mouche en conclusion Hodgers en rappelant que la RTS s'adresse à toute la Suisse romande et que d'autres cantons que celui de Genève ont aussi leur mot à dire. 

 

 

 

 

 

 

 

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