La queue des pauvres de Genève

Si t'es pas sur les réseaux et si tu n'y fais pas le buzz, t'existe pas. Grâce au ramdam de la caravane de la solidarité, combattu puis largement soutenu par la Ville de Genève, on a donc appris - comme si on ne le savait pas - qu'il y a ici cinq, dix, douze, quinze mille démunis à Genève, capables de faire la queue des heures durant pour toucher un sac de nourriture, afficher leur existence, révéler leur état de santé. Bref, des images d'ailleurs, que nous livrent parfois les actualités télévisuelles à l'heure du déjeuner ou du dîner. 

Comment est-ce possible dans une ville si riche? Comment se fait-il qu'on y trouve encore des pauvres? La question mobilise moins les jeunes d'ici que la réchauffement climatique. Est-ce que régler le réchauffement climatique - via l'instauration d'un régime de sobriété heureuse - promet de régler aussi la pauvreté?

En 2018, selon l'OFS, le seuil de pauvreté se situait en moyenne à 2293 francs par mois, soit 76 francs par jour, pour une personne seule et à 3968 francs par mois pour un ménage avec deux adultes et deux enfants de moins de 14 ans. En France il est respectivement, selon l'Observatoire des inégalités, de 867 euros et de 1822 euros. Dans le monde, d’après les estimations les plus récentes, 10 % de la population mondiale vivait avec moins de 1,90 dollar par jour en 2015, ce qui représente 734 millions d’habitants. Ce taux atteignait près de 36 % en 1990, soit 1,9 milliard de personnes.
 
Derrière les chiffres, il y a des hommes, des femmes et des enfants.
 
La pauvreté n'est pas un problème simple ni un simple problème. Choisie ou contrainte, elle a même ses vertus. 
 
Mais pourquoi n'y a-t-il qu'à Genève qu'on a vu ces misérables faire la queue sous l'oeil compatissant et complice de la tour TV qui se dresse juste de l'autre côté de l'Arve? J'ai demandé à un spécialiste de la question. Voici sa réponse.
 
  •  il n'y a pas qu'à Genève que se font des distributions de nourriture, je peux en attester de par les informations que je reçois de mes collègues de notre réseau suisse. Mais c'est à Genève que ces distributions sont devenues les plus spectaculaires, non seulement par le nombre de personnes touchées, mais aussi parce que la médiatisation a été organisée (beaucoup par la Ville de Genève) puis amplifiée par le mimétisme de médias affamés d'images. 

 

  • Au départ la Caravane de solidarité est née d'un effort d'entraide discret, initié par divers représentants de communautés surtout latino-américaines particulièrement touchées par les conséquences économiques de la crise sanitaire. Ces initiatives ont été appuyées par de jeunes militants agissant hors de nos organisations. Les premières distributions ont d'ailleurs été organisées sans autorisation et réprimées par la police. La Ville de Genève a ensuite apporté un soutien logistique et le lien a été établi avec l'organisation des colis du coeur et qui était en train de se réorganiser suite à l'hémorragie de tous ses bénévoles de plus de 65 ans (càd le gros de ses troupes!). Médecins sans frontières a aussi été sollicité pour organiser les distributions dans des conditions sanitaire recommandées par leur expertise des catastrophes sanitaires.

 

  • Dans d'autres cantons urbains, surtout suisses-alémaniques, les réseaux de solidarité se sont organisés de manière plus discrète en raison d'une moindre diffusion de l'épidémie et de ses conséquences sociales mais aussi en raison d'un climat plus hostile qu'ici envers les travailleuses et travailleurs sans statut légal. De notre côté, nous avons aussi beaucoup agi pour l'alimentation la protection sociale et le logement (domaine où nous sommes très sollicités). Nous donnons aussi beaucoup de conseils tant aux employés qu'aux employeurs en vue de faciliter une régularisation des rapports de travail.

 

  • Si l'arc lémanique est fortement touché par la problématique du travail au noir, Genève l'est en particulier en raison de la présence de représentations diplomatiques et d'employés d'entreprises multinationales qui ont des facilités pour faire entrer légalement du personnel de maison souvent originaires de pays pauvres... Mais ces employeurs les licencient parfois à la fin de leur séjour de travail à Genève. Leurs employés restés sans titre de séjour tentent  alors leur chance dans l'économie noire ou grise. 

 

  • L'ensemble des emplois au noir se créent en lien direct avec la demande des employeurs et pas pour obtenir des cabas à 20 francs de nourriture....

 

  • Je constate que les autorités sont défaillantes un peu partout dans le contrôle du travail au noir mais que le sujet est davantage tabou dans des cantons qui n'ont pas procédé à un effort de régularisation comparable à ce qui a été fait à GE avec l'opération Papyrus.

 

  • Il faut remarquer aussi le fait que les associations travaillent en bonne intelligence à Genève et pas en concurrence comme dans certains cantons facilite une réponse concertée et évite les doublons. 

 

  • Il faut noter que, au fur et à mesure que la crise sociale consécutive à la crise sanitaire avance, ce sont aussi progressivement des personnes dont le séjour est légal (et même de bons Suisses) qui se retrouvent en difficulté, en dépit des protections dont ils sont en droit de bénéficier (il y a des délais d'attente pour l'obtention d'aides d'urgence officielles....).
 
Les politiques ont pris le relais, c'est leur rôle.  L'urgence est sans doute - proximité oblige - de nourrir les gens que les aléas de la vie ont par chance jeter sur les rives du Léman plutôt que sur tout autre rivage. Mais un cabas de nourriture n'est pas une politique. 
 
La gauche si généreuse est-elle prête à s'allier avec l'UDC pour régulariser les sans papiers, supprimer le travail des clandestins à Genève et filtrer sérieusement leur passage à nos frontières? A imaginer qu'une telle alliance puisse se réaliser chacun sait que la politique a ses limites et que sauf à instaurer un état fouineur et policier c'est illusion que de penser qu'on puisse régler l'arrivée des pauvres. C'est donc une politique internationale de justice et de solidarité qu'il faut poursuivre. 

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