Le Temps, Heidi, la presse de qualité, comment la financer

sinclair heidi.jpgC'est la question du jour. Comment financer la presse? On ajoute de qualité désormais pour séparer le bon grain de l'ivraie: le journalisme d'investigation, qui ne s'en laisse pas conter, et le journalisme suiveur comme on suit un vague ami ou un politicien ou un scientifique sur Twitter. Entendez d'un côté - je ne dis pas à gauche ou à droite - des quotidiens du genre Le Temps, la NZZ, Le Monde, Die Welt, El Paìs, La Reppublica, Le Guardian, le New York Times, ceux qui ont encore les moyens de leurs ambitions (ce qui n'est pas le cas du Temps) et le reste qui va du family paper genre la Tribune de Genève au journal de boulevard genre le Blick (Le Matin n'est plus que sur le Net) et au régional genre Le Journal de Morges. Et bien sûr au gratuit genre 20 Minutes, plus fort tirage de Suisse. 

Or donc le radical François Longchamp, poisson pilote de quelques mécènes via la fondation Aventinus, s'en va acquérir Le Temps, dit la RTS. Le Temps n'en dit rien. Forcément, on se demande si c'est une bonne nouvelle.

/note augmentée le 3 mai à 9h30/

Les journaux sont rarement remplis de bonnes nouvelles et ceux qui ont tenté l'expérience n'ont pas duré longtemps. Je ne sais donc pas si le rapatriement du Temps à Genève, deuxième ville de Suisse, et seconde capitale mondiale de l'ONU, et son rachat au groupe Ringier-Springer est une bonne nouvelle. Qui l'imprimera TX Group à Lausanne ou la nouvelle imprimerie de Hersant à Monthey? Et son avenir est-il dans l'imprimé ou sur le web? 


A lire dans ce blog à propos des médias


Les journaux sont (étaient?) un peu comme nos pantoufles. Les lire est un rituel parfois inconscient. Les pantoufles, on les enfile même si celles-ci sont trouées, élimées. Le journal on l'attend, on peste quand il n'arrive pas ou pas à l'heure. On l'aime même si la pandémie le réduit à quelques feuillets un peut trop monothématique, faute d'actualité, d'intérêt supposé des lecteurs pour des sujets autres que le virus, faute d'avoir les moyens d'être différent, d'avoir mis comme la fourmi et l'écureuil quelques provisions de côté. 

A part le New York Times et quelques autres titres qui se comptent, je crois, sur les doigts d'une main, aucun canard ne peut vivre jusqu'à présent de l'Internet, où le marché publicitaire est phagocyté par les nouveaux géants qui savent faire du prêt à porter informationnelle grâce au traçage précis des va et vient et des habitudes de consommation des internautes. Certes, disent les journaux, c'est en nous pillant que les Google et autre Facebook attirent le chaland. Ce n'est pas faux. 

Et c'est là qu'on revient au journalisme de qualité et à son financement durable.

A ce propos, Heidi.news, qui fête ces jours sa première année d'existence et a reçu en décembre 2019 un appoint de la fondation Aventinus de François Longchamp, a invité Anne Sinclair à rédiger sa newsletter du jour. Pour la célèbre journaliste, la qualité se résume en deux mots: fiable et scrupuleux

Un mot encore, un journal à l'ancienne (en opposition avec la floraison d'expériences sur le net) ne séduit ses lecteurs pas seulement par le sérieux de ses enquêtes et la crédibilité de ses propos, c'est en fait un savant mélange de toutes sortes de rubriques, de découvertes, de dénonciations, de campagne pour ou contre, de services aussi, bref un patchvwork, le comptoir d'un restaurant self service où chacun lit ce qu'il lui plaît ou retient son attention. 

A lire encore cette drôle d'auto-interview amicale de Tibère Adler et de Serge Michel sur quelques coulisses de Heidi. Où l'on commence à comprendre que Tibère, Serge et François ne font qu'un pour racheter le Temps et recréer le Journal de Genève... C'est une bonne nouvelle que trois Genevois recréent une presse genevoise de qualité. Une ambition à encourager.

Aventinus, je suppute, va-t-il donc fusionner Heidi, la jeune pousse, et Le Temps, l'héritier controversé mais somme toute assez fidèle du Journal de Genève et forger, ici, une marque d'information "fiable et scrupuleuse" pour l'espace francophone?

Reste une inconnue. Le temps congru dont disposent les gens, abonnés ou non, pour lire, pour s'informer dans un monde où l'offre de qualité est pléthorique. 

TibèreToi aussi, tu as dirigé de grandes rédactions traditionnelles, au Monde ou au Temps. Comment comparer avec notre start-up?

Serge: Dans une grosse structure, on ne gère que des problèmes: des burn-out, des notes de frais, des conflits de personnes... Alors que là, on ne fait que de mettre en place des solutions! Blague à part: je savoure notre agilité à chaque fois qu’on lance une nouvelle newsletter en 15 minutes ou qu’on embauche quelqu’un en une seule réunion.

Commentaires

  • Billet aussi bref qu`inspiré. Y a t-il une réponse a cette question ? Voila en tout cas une idée qui me passe par la tete et qui est probablement irréalisable. A l`exemple des normes assurance-qualité (la plus connue est l`ISO), "on" (chaipaki) construit une norme nationale ou internationale de qualité journalistique et, selon les points obtenus chaque année par les canards qui y participent, une sérieuse subvention publique (pas des clopinettes, hein) leur serait attribuée. De toute maniere, a part la manne publicitaire monopolisée par ceux qu`on sait et l`escarcelle des lecteurs, il ne reste que les deniers publics helas de plus en plus rares a une époque ou les multinationales ne se privent pas de frauder le fisc.

  • On parle de journalisme d'investigation comme d'une perle à cultiver, une perle que chacun souhaiterait. En fait, c'est un journalisme qui plait seulement à l'élite. Les analyses approfondies, les sujets originaux ont plutôt tendant à ennuyer les autres qui d'ailleurs , à part les faits divers, ont déjà quitté les médias pour cultiver leurs dadas ou regarder leurs séries. Et même les jeunes s'ils veulent être informés, cherchent à l'être rapidement et gratuitement..
    C'est triste, mais je pense que ce trend ne faiblira pas..

  • Bien-sur que le journalisme de qualité est "élitiste", M. Vallette, mais ce n`est pas pour autant que sa disparition doive etre considérée comme étant dans l`ordre des choses. La littérature de qualité est "élitiste" également, mais il y a heureusement toujours des maisons d`éditions pour oser prendre des risques. Malheureusement, maintenir en vie un journal de qualité coute bien plus cher que d`éditer un roman de qualité a quelques milliers d`exemplaires, mais sans un journalisme de qualité comment la pensée critique pourrait-elle survivre au grand lavage de cervelles par les médias sous controle ? Autant donc que, au-moins dans les parties démocratiques de cette planete les fonds publics contribuent a maintenir en vie le journalisme de qualité et la pensée critique avec. Sans capacité de pensée critique a quoi servirait la liberté de pensée ?

  • Un des problèmes est l'indépendance intellectuelle des journalistes qui semblent vivre dans un monde intellectuel clôt.
    Tout le monde a sa vision, mais ce n'est pas ce qu'on demande aux journalistes, ils doivent dépasser leur confort idéologique.

    Si le PS lance le sujet sur les invisibles, nous voilà gratifié pendant au moins une semaine sur ce sujet. L'égalité, on nous sature avec ce sujet depuis au moins une année. Il y a cette vague impression, que les sujets partent de France….
    L'info n'est pas le problème, c'est la récurrence qui n'apporte rien de plus qu'une impression que l'on veut éduquer le peuple.

    Les journaux d'investigation coûtent cher. Mais si déjà on améliorait les journaux "normaux", ce serait bien.
    Le problème n°1 est le manque de perspective des informations lancées. Tout est vue avec une loupe et souvent avec de la morale.

    L'info dans une perspective sans morale, ce serait déjà un mieux.

    Pour les journaux de qualités, pour un pays comme la Suisse, c'est une gageure. La solution serait peut-être d'une alliance internationale. L'intérêt de cette "élite" de l'information, est de pouvoir vivre partout, pas seulement dans de grands pays. Il y a un besoin d'infos au-delà de sympathies politiques.
    L'IA pond déjà des articles, c'est ce qu'on veut ?

    Il faudrait une coopération internationale, pour que même la Suisse puisse en avoir un dans chaque langue.

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