Roupie, un mot qui, pour mon iPad, rime avec utopie...

697 roupies, taxes comprises, c'est le prix noté sur une photocopie A4 faisant office de billet pour deux personnes sur le trajet Agra-Jhansi, dans l'express Delhi-Bopahl de 8h11. Notre voiture s'arrête un quart d'heure avant, à l'emplacement noté par un panneau électronique C6.

Le train est plein mais il n'y a pas de cohue. L'écartement des voies, plus large que le standard européen, permet d'installer en première classe cinq fauteuils confortables dans la largeur de la cabine et apporte une stabilité importante au convoi. Les rails sont soudés. Lentement, la locomotive prend son élan. Une fois lancé, le convoi roule bien à 120 km/h dans une campagne d'abord cultivée avec soin. Sans ralentir, il attaque les premiers contreforts du Dekan, un plateau aride et granitique qui tient toute l'Inde de la plaine du Gange à Kanyakunari, à la fine pointe du sous-continent, où se mêlent les eaux des trois mers, le golfe du Bengale, le golfe d'Oman et l'océan indien.

Un lieu de pèlerinage couru. Des millions d'hindous s'y pressent, y déposent leurs puja, suivent le parcours dans le temple, que protègent de hauts murs striés de larges bandes verticales, blanches et rouges brique. Nous avons gardé un souvenir aigu de ces dévotions que les temples du nord ne paraissent pas connaître.

697 roupies. Le correcteur orthographique de mon iPad ignore le nom de la monnaie indienne et colle à mon insu le mot utopies. Bien vu! Chaque roupie est une utopie. Elle se gagne à la force du poignet ou à bout d'argument, comme cette commerçante experte et volubile rencontrée parmi des dizaines d'autres au pied du temple d'Orcha.

Elle ne perd pas une seconde, sait jouer de ses charmes, a le mot qui fait mouche et nous fait d'emblée un prix proche de la réelle valeur des objets fabriqués à la chaîne dans quelques ateliers de la région. A-t-elle repéré notre refus de céder à l'offre d'un autre vendeur qui nous proposait des bracelets de pacotille pour 10 dollars quand nous offrions 100 roupies? Le marchand nous a couru après en criant: "Ok, three hundred!", puis "Take it, one hundred!" et s'en est allé dépité sans avoir conclu l'affaire.

Au contraire, la spontanité de le jeune vendeuse nous séduit. 150 roupies pour une boite à couleurs. Un bronze ou un laiton grossier qu'elle prétend fabriqué dans la région - on l'a prend en défaut en lui demandant de pouvoir visiter l'atelier -. Six petits creusets coiffés chacun d'un couvercle qu'une vis tient fermés. Six de la quinzaine des poudres de couleur rituelles que les échoppes proposent aux pèlerins. Tas pointus dressés dans des écuels en acier poli. Près des grands sanctuaires, les cônes rouges, oranges, bleus, indigo, verts, bruns atteignent des hauteurs qui défient les lois de la physique.

Elle nous propose un chai que son père, qui observe son manège avec fierté, va chercher tout à côté. On s'échange nos prénoms et nos âges. Elle saisit un pinceau d'henné, saisit le bras de Marie-Cécile et reproduit avec dexterité le dessin qu'elle porte à l'avant-bras. Elle me trouve plus vieux. Elle rit. Elle a 15 ans, va à l'école le matin, commerce l'après-midi jusqu'au soir, parle hindi et ourdu, se débrouille en anglais, en espagnol, sait quelques mots de français, d'italien, de coréen. "Pas de bons acheteurs, les Coréens, comme les Chinois, il n'achètent qu'à manger." Les meilleurs touristes? - Les Espagnols - ils viennent en mars et en été - puis les Allemands et les Français. En avril jusqu'en juillet, il n'y a plus d'étranger, trop chaud.

Sa scolarité s'arrêtera l'an prochain. La High school est à Delhi ou à Mumbai, dit-elle, trop cher pour elle et ses parents qui ont encore trois autres filles et un garçon. Elle ne perd pas son sourire. S'est-il seulement un peu terni? Le mariage? Pas avant dix ans. "Non, je n'ai pas de boyfriend, c'est à l'homme et à mes parents de choisir mon mari." On se quitte bons amis. "You come tomorow, just to speak and have à chai."

Des cités meurent, d'autres survivent, d'autres prospèrent. D'où vient cette loterie? Des armes, des seigneurs, de la force des hommes, de la santé des femmes, des localisations, du hasard? Orchha, brillante et vaste cité au XVIIe siècle, qui eut les faveurs du grand Akbar, n'est plus qu'une petite bourgade dans un immense champs de pierres où n'émerge aucune trace, aucune fondation, aucune rue, comme à Hampi, mais, mieux que dans cette cité du Karnataka, s'élèvent ici dans une campagne verdoyante de fiers palais, des temples altiers, des mandirs, des cénotaphes, le long de la Betva, une rivière aux eaux vertes qui serpente à fleur du granit rose de la région. De grands blocs barrent son lit ici et là. Ils ne sont pas arrondis comme à Hampi.

Le Jehangir Mahal dresse ses façades ocre hautes et dominent la partie fortifiée d'une ville fantôme. Étonnante conservation. Tout comme celle des remparts qui courent sur des centaines de mètres tout autour de l'île que forme un bras de la Betva. Le palais est totalement vide. Ses murrailles, ses toitures, ses clochetons, ses moucharabiés de granit sont debout, mais ce n'est plus qu'un squelette. C'est un dédale sur quatre étages qu'on atteint par des escaliers étroites et vertigineux. Il s'inscrit dans un quadrilatère dont le plan est strictement symétrique.

Quelques faiences bleues et des dessins estompés soufflent à l'imaginaire que la palais devait être une mosaïque de couleurs et un livre ouvert. Si le destin, Shiva ou la volonté des mille et un autres dieux qui peuplent l'Inde en avaient décidé autrement, le palais d'Orchha figurerait dans la ronde des châteaux du Rajastan.

Peut-être la faute en revient-elle au dieu Rama, dont la royauté est célébrée tous les soirs à 19h dans un autre palais de l'autre côté du pont de granit qui enjambe le petit bras de la Betva. Rama ou sa statue avait été installée provisoirement par la princesse du lieu. Le dieu ou sa statue - quelle difference au fond - s'avéra impossible à déplacer. Le palais devint un temple. Ce soir une petite centaine de pèlerins se pressent en bon ordre dans des file indienne canalisée par des barrières chromées. Ils vont défiler en silence devant la statue que des cloches frappées longuement auront sortie de sa cellule, toute d'or et de brocard habillées.

Un soldat en arme rendra les honneurs. Femmes et hommes en files séparées déposeront leurs offrandes que deux brahmanes à peau blanche recueilleront sans égard, avant de leur jeter une cuillerée de lait en signe de bénédiction. Trois servants chanteront des mélopées que des pèlerins accompagneront de dévotions variées avant de poursuivre leur parcours rituel dont on ne connaîtra pas la clé ni le dénouement.

Des enfants miment les gestes appris, effleurent la pierre d'un doigt, portent la main au front, au nez et à la bouche. Ils observent la cérémonie. Que savent-ils des mondes? Rien sans doute qu'on ne leur aie transmis ou qu'ils n'aient vu. Plus que moi peut-être, quand je répétais mécaniquement les réponds en latin de l'enfant de chœur, de bon matin, avant l'école. Un autre siècle, le même monde?

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