Des cités et des visages

P1000917.JPGCombien de visages avons nous rencontrés parmi ces foules immenses? combien sont restés cachés dans l'infinie cité? Le pluriel s'impose. Ici comme ailleurs. Car Delhi - presque deux fois la population de la Suisse dans l'espace de la moitié du canton de Vaud - est multiple et ses quartiers demeurent étrangers les uns aux autres comme des nations qui se côtoient, dressent entre elles des frontières, des espaces de transition tantôt francs, tantôt séparés par des rues béantes, coupées en leur milieu par des parapets, rehaussés de grilles en métal ou en béton, remparts percés ça et là de passages officiels ou conquis.

Aux abords de la vaste muraille esseulée du Fort rouge que l'on aperçoit par-delà un morne gazon ras, enceint lui aussi d'une grille interminable, close en ce 26 janvier, jour de la République, des Indiens, des tourises sans doute comme nous, massés devant les portes, immortalisent ce morceau de l'histoire tumultueuse de ce coin de terre du clic silencieux de leur ordiphone tendu à bout de bras.

Combien de visages avons-nous rencontrés en ce premier jour de notre troisième périple en ces contrées populeuses, moins colorées, mais pas moins souriante quand les regards se croisent, que celles que nous avons arpentées dans le sud. Quelques dizaines à peine.

Les autres sont restés fermés dans l'anonymat de la vacation quotidienne, soit que notre regard, soit que le leur n'ont vu que la masse et ses mouvements incessant et non les êtres qui la compose. Parfois même ils n'ont rien vu, parce que les préoccupations de chacun - la quête du client si rare et peu fortuné, la circulation bruyante, les affres du vivre au quotidien, des pensées - vagabondes elles aussi - captent et distrayent l'attention.

Des cités, oui, qui se côtoient, tel est Delhi. Entre le vide étrange des parcs qui séparent la ville de la rivière, où l'Inde officielle a installé les lieux de mémoire en l'honneur de quelques présidents et le plein des quartiers qu'enferment des rues larges comme la plaine de Plainpalais, il y a des mondes, comme entre Old Delhi qui s'enfonce dans la crasse et New Delhi qui vieillit, mais demeure le centre des affaires et des commerces "one world", et les New New Delhi qui grandissent dans une couronne de 30 à 50 km autour de la polypole, des cités que le touriste ignore mais que vantent leurs promoteurs dans de généreuses publicités, allant jusqu'à prendre la place de la première page du Sunday Times of India.

Voyez Gaurs Yamuma City! Séduisantes en projection d'urbanistes, non? On retrouvera ces rêves de ville nouvelle un peu partout affichés à cinq ou dix mètres du sol, des rêves que partagent sans une partie de la jeunesse innombrable de pays continent. Qui pourrait lui dénier le droit de troquer ses taudis pour un deux ou un trois pièces salubres. One World là aussi. Comme la musique que l'on entend dans les pubs sur Connaught Place où ils viennent fumer un narguilé avant d'envahir les boutiques, elles aussi mondialisées, où les "Sale" battent leur plein.

Plus smart, plus audacieuses, plus architecturées que que les cités d'Onex, de Meyrin, naguère, des Vergers, de la Chapelle les Sciers, aujourd'hui, des Cherpines ou des Communaux d'Ambilly demain? Qu'en dites-vous? Seules, le Lignon, Les Avanchets ont de l'allure, demain peut-être le Jardin des Nations ou La Praille-Acacias-Vernets?

À Agra, l'urbanisme est un peu différent. Au centre ville, les hôtels de toutes catégories, lancés dans la quête des quelque trois millions de visiteurs annuels de la seule attraction locale, le Taj Mahal, expulsent le bâti traditionnel des chapelets d'échoppes, formées d'un, deux, trois ou plusieurs cubes, parfois superposés sur deux ou trois étages, fermés sur la rue par une toile, un rideau de fer, une vitrine.

Dans les faubourgs, on retrouve la logique embryonnaire des quartiers. Les parcelles bordées de murs enferment encore une seule demeure, les maisons des Anglais, certaines fort décrépies, d'autres en bon état. On imagine demain le propriétaire construire des immeubles commerciaux en front de rue et des habitations à l'intérieur dans un maillage de ruelles tranquilles, reproduisant l'urbanisme de nombreuses ville, qui ne sont en fait que des grappes de villages enclos où les sévices publics sont en des conciergeries privées offrant à leurs habitants propreté et sécurité.

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