La mort de Martine à la ferme

temps presents.jpgL'Union suisse des paysans*, la Migros, la Coop, Lidl, toutes ses entreprises qui nous veulent du bien répètent en boucle la même image de la paysannerie suisse, celle de Heidi, de Barry et de Jean, de Martine à la ferme. Point d'odeur, point de bruit de cloche ou de rugissement des machines, au contraire: des pépiements d'oiseaux, de vertes prairies, des potagers gras et généreux, des animaux propres comme des peluches, des poules qui ont le sourire aux dents comme disait ma grand-mère Camille.

Patatras! Voilà qu'une bande de journalistes s'en va traîner ses baskets et ses caméras dans les arrières-cours et ramènent un reportage qui fait froid dans le dos. Oui, chers téléspectateurs, la pub vous ment, voilà la vérité: Martine à la ferme se meurt!

Que la pub mente, on le savait, encore que, s'agissant de la paysannerie, la nostalgie du jardin du paradis nous incite volontiers à croire que la vie à la campagne en est l'antichambre et que les grandes surfaces en sont la salle d'attente.

Que la vérité sorte de l'objectif de Temps présent, c'est plus discutable. Et ça a discuté ferme ce matin à l'heure du café. Que des situations dramatiques existent personne n'en doute, mais réduire la paysannerie suisse à une bande de pauvre gars qui n'ont plus que le suicide comme avenir, ça passe plus difficilement. Certes le reportage n'était pas unilatéral, mais on nous a montré, jeudi soir, davantage de situation dramatique que de ferme moderne, où le patron voit l'avenir en vert.

Voilà 25 ans que l'agriculture suisse se transforme. Elle n'est pas au bout de ses peines. Toutes les professions sont en transformation, plus ou moins brutales. La dernière livraison de The Economist analyse les prochaines tornades qui vont ravager le monde des bureaux. Les avocats passent au mode SA. Les banquiers privés, les médecins aussi. Pourquoi les paysans devraient-ils demeurer seuls à bord de leur ferme, reproduisant le modèle que véhicule la publicité, celle de la famille paysanne, où tous les bras, dont ceux des enfants et de la femme rarement salariés à leur juste valeur, seraient nécessaires pour faire tourner la maison?

Les paysans comme les autres métiers sont en pleine mutation. La plupart le savent et le font. Temps présent a montré que cette mutation laissait des fermiers sur le carreau. Il fallait le faire et casser l'image trompeuse de la pub. Mais il ne faut se garder de tomber dans le travers de conserver une paysannerie à la Ballenberg.

Il faut que les paysans disposent des mêmes armes que leurs concurrents pour prospérer, mais aussi de la reconnaissance et du respect des urbains, quand ils se promènent en campagne ou y habitent et surtout quand ils achètent chez nos chers grands distributeurs.

La paysannerie moderne, c'est avant tout des entreprises, qui ne sont plus trop familiales. C'est aussi du bruit et des odeurs et de la poussière parfois, de vastes hangars et des serres étendues, des capitaux investis considérables, tout ça pour produire des légumes, des fruits, des céréales, des tubercules, du lait, des oeufs et de la viande et désormais de la biodiversité et des paysages.

* Voir aussi Proches de vous les paysans

Commentaires

  • J'ai trouvé ce reportage très réaliste au contraire.

    250'000 tonnes d'aliments sont jetés en Suisse par an ! Ou plutôt broyés pour que les personnes désargentées ne puissent aller les chercher et s'en nourrir alors qu'elles sont encore consommables. De nombreux reportages et études ont été réalisés sur le sujet depuis de nombreuses années.

    Quels sont les effets de cette destruction massive ? La demande aux agriculteurs et fermiers de produire toujours plus et à plus bas coût sans qu'on leur donne les ressources nécessaires, en termes d'humains, à pouvoir le faire.

    Ne peuvent résister que les grosses entreprises, soumises à des règles qui empoisonnent la population à coup d'antibiotiques et de pesticides et eux aussi, appauvrissant leurs terres qui n'auront à leur tour plus aucune production une décennie plus tard et se retrouveront le becs dans l'eau comme les petites fermes le sont depuis longtemps.

    Non, Monsieur, c'était juste la réalité, qui va devenir réalité aussi pour les gros exploitants, comme c'était le cas dans de nombreux autres pays.

    Alors ne vaudrait-il pas mieux se battre contre ce gâchis qui n'a pour but que de mettre des espèces sonnantes et trébuchantes dans la poche de grands distributeurs, avec de plus des marges indécentes, les obliger à investir cet argent dans la viabilité des petites entreprises qui nous fournissent de plus des aliments de qualité qui ne mèneront pas la population à l'hôpital en générant encore d'autres coûts ingérables ?

    Est-ce que quelqu'un voudrait bien dans ce pays avoir ENFIN une vision holistique de l'économie et de la répartition des richesses ?

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