Ces internautes couverts d'une burka

masque.jpgIl est de bon ton de s'émouvoir de l'anonymat derrière lequel se cachent nombre d'internautes au prétexte - honorable sans doute - qu'en démocratie tout un chacun devrait avoir le courage de ses opinions et le droit et même le devoir de les exprimer à visage découvert. Cette règle s'applique dans la presse, où rares sont les journaux qui publient des lettres de lecteurs non signées et l'indication de la source est une des règles cardinales de la crédibilité de l'information. Tout le contraire sur la toile. L'anonymat, le masque, le pseudo règnent en maître. Les signatures sont l'exception.

Sur la toile, les internautes butinent couverts d'une burka qui souvent, il faut bien le reconnaître, n'est pas là pour voiler leur vertu mais leur sert de paravent commode à une expression débridée, informe, impolie, voire injurieuse ou scandaleuse. Tardivement venus sur la toile, les journaux n'ont guère eu d'autres choix que d'y adopter les règles. Au risque d'y perdre leur âme.

Faut-il ou non bannir les commentaires anonymes? Les avis sont tranchés. Un Pascal Décaillet, un Renaud Gautier le réclament et n'ont pas de mots assez sàvères pour dénoncer les pleutres qui se cachent derrière des sobriquets ou des diminutifs.

medias 18 automne 08.pngEn France, Robert Meinard, secrétaire général de Reporters sans frontières, partage ce point de vue. Dans un papier qu'il publie dans la Revue Médias (no 18, automne 2008), son propos est sans concession, mais se fait plus tolérant et même convaincu de l'utilisation des pseudos dès lors que l'on vit dans un pays où l'on risque sa vie "pour un brulôt, un pamphlet, une enquête dérangeante". "Mais ici, écrit le virulent journaliste, confortablement installés dans leur living-room, c'est bien sûr en toute impunité que beaucoup jouent au justicie."

Pour ma part, je plaide toujours pour que les commentaires respectent trois principes: la courtoisie, la pertinence et l'identité de l'auteur. Je reste cependant ouvert aux pseudos. Notre société libérale avancée, qui a placé la liberté d'expression au pinacle de ses principes, est dans les faits encore loin d'accorder cette liberté à tous. Bon nombre de travailleurs sont tenus à un devoir de réserve. D'autres peuvent être soumis à des pressions de leur hiérarchie à tort ou à raison. Je connais un internaute qui a fermé son blog pour cette raison.

En fait seul les journalistes par métier, les politiciens, les syndicalistes, par choix, des intellectuels protégés par leur notoriété peuvent exercer une certaine liberté d'expression. Laquelle est de toute manière assez restreinte. Entre l'autocensure et l'anonymat, je préfère parfois à l'omerta une parole libre dont l'auteur se protège.

Depuis des mois je cherche un professeur qui oserait créer un blog pédagogique, car je crois que ce médias peut sortir l'école de sa tour d'ivoire et que l'édition peut être une motivation et une discipline pour les élèves. J'en ai trouvé un un ancien syndicaliste. Au bout de six mois, sa demande a été refusée par sa hiérarchie... Pour vivre heureux vivons caché, dit le proverbe.

Sur cette question des commentaires anonymes et quelques autres, la Revue Médias publie dans la même livraison automnale les interviews de cinq médiateurs et responsables du courrier des lecteurs et des forums français. 

Véronique Maurus, médiatrice du Monde. Son service reçoit environ 2800 lettres par mois (autant que la Tribune en un an) et répond à toutes. Toutes celles qui sont publiées sont signées, sauf rares exceptions, les adresses sont vérifiées. C'est la politique que suit également la Tribune qui publie près de 1500 lettres par année.

David Corchia, responsable développement chez Concileo, société qui modère les sites internet de Europe 1, Le Figaro, Le Parisien, TF1 Le Nouvel Observateur et depuis deux ans Libération. 50 personnes basées en France contrôlent jour et nuit a priori les commentaires publiés par les internautes non inscrits et a posteriori les commentaires postés par les internautes inscrits. Le délai de publication n'excède pas 60 minutes après envoi par l'internaute. Selon Corchia Libération accepte l'anonymat pour des raisons techniques. "Pour éviter des comportements abusifs, nous avons préconisé auprès du quotidien de rendre obligatoire l'identification des internautes qui laissent des commentaires."

Patrick Pépin, médiateur à Radio France, reçoit de 100 à 400 courriels par semaine dont 5 à 10% sont "haineux". Ne cite que très exceptionnellement les contributions anonymes  à l'antenne. 

Xavier Monnier, directeur adjoint et directeur de la publication de Bakchich.info, reçoit entre 500 et 1000 courriels par semaine, "desquels on en retranche 10%". "L'anonymat a aussi un bon côté estime-t-il, il permet à des gens d'exposer un raisonnement qu'ils garderaient pour eux s'ils étaient identifiés. Soit par timidité, soit par crainte de laisser une trace."

Pierre Haski, Rue89. Rue89 avait une rubrique Courageux anonyme qui a été fermée victime de son succès. Très vite le site a attiré des débats de plus en plus volumineux et de plus en plus "chauds". Et l'anonymat génère une parole souvent excessive, voire agressive." Depuis, comme la plupart des sites, Rue89 limite les forums à des internautes inscrits qui peuvent néanmoins conserver l'anonymat. Cette procédure aurait selon Haski réglé 90% des problèmes. Rue89 valorise même certaines réactions qu'il promeut dans une "sélection". Les internautes peuvent aussi noter les commentaires ce qui introduit un classement. La masse ou la pertinence des commentaires reçus incitent les journalistes à relancer le sujet. C'est en effet chaque journaliste qui à Rue89 est responsable de modérer les commentaires publiés sous ses articles.

NB: Un billet publié il y a un mois sur le webzine du site des blogs de la Tribune a suscité un bon nombre de commentaires pas tous anonymes dont plusieurs méritent la lecture.

 

Commentaires

  • Lorsque je me suis inscrite sur le blog, je n'avais aucune idée du fonctionnement.

    Mais pour moi, cela ne pose aucun problème d'être sans pseudo.

    Je crois qu'il faut avoir le courage de ses opinions, tant que l'on respect l'autre cela devrait fonctionner.

    Mariette.

  • Bonjour à toutes et à tous,

    Bonjour Jean-François,

    mon avis est partagé sur la question... l'anonymat permet d'opposer des idées sans s'exposer et prendre de risques. A ce titre, l'anonymat doit juste s'arrêter au débat d'idées et ne pas porter atteinte à un tier.

    Ensuite, il y a des sujets sur lesquels il est difficile de demander aux gens de s'exprimer à visage découvert pour différentes raisons. Là aussi, l'anonymat permet une liberté d'expression sur des sujets dits sensibles.

    Et puis, l'anonymat sur Internet n'existe pas... c'est juste une illusion. Les services de police peuvent remonter pratiquement n'importe quelle adresse IP et de là trouver l'auteur d'un commentaire.

    D'ailleurs, vous n'êtes pas sans savoir qu'un petit "mariole" est venu déposer un commentaire sur l'un de mes billets, me menaçant de mort au passage. Je l'ai publié et aussi invité à prendre un ticket et à faire la queue... comme les autres... :o)

    Malgré cet incident, et d'autres... je suis toujours favorable à l'anonymat, tout en prenant soin de "filtrer" les commentaires qui porteraient atteinte à des tiers.

    La qualité des commentaires et des débats qui peuvent avoir lieu sur un billet dépendant à mon sens du "propriétaire" du blog. Laisser les commentaires ouverts c'est très bien, à condition de savoir mettre le "OLA" lorsque c'est nécessaire.

    Evidemment, cela demande de prendre un minimum de temps pour lire les commentaires qui vous sont laissés. Ce qui je l'imagine frustre quelque peu les commentateurs et enquiquine les blogueurs émérites de la Tribune de Genève qui me font le plaisir de me donner leurs avis sur mes billets.

    A mon sens, cette possibilité doit rester une option pour toutes personnes souhaitant s'exprimer sans pour autant dévoiler son identité.

    Comme l'est la possibilité de signer son billet.

    Ce sont deux approches qui ne doivent pas être antagonistes, mais complémentaires.

    La liberté d'expression est à ce prix car ce qui compte c'est moins la personne qui commente que le contenu de son message.

    Bien à vous,

    Stéphane

  • ...mais dites-moi, êtes-vous au courant que de très nombreux journalistes et écrivains écrivent sous pseudo ? Ont-ils pour vous moins de valeur que les autres ?
    ...à méditer...

  • Le problème n'est pas le pseudo. Ce qui est inadmissible c'est d'en abuser. Et les abus manifestes doivent être sanctionnés. Appelez cela la censure, si vous voulez. Mois, je prétends qu'il faut imposer la courtoisie, la correction et le respect des lois.

  • @J-F Mabut

    Perso, du temps de mon anonymat, je n'ai jamais eu le sentiment de porter la burka, votre analogie est déplacée et abusive, l'anonymat est libre, la burka est imposée la plupart du temps, et cette manière de faire des internautes des équivalents des Mollahs est déplacée et rate son sujet.

    Par contre une de vos journaliste aborde un loup qui y fait curieusement référence au genre sado-masochiste chic ou au boudoir érotique du bon vieux marquis. Est-ce un état de semi-annonymat?

    Les journalistes sont payés pour prendre le risque de leur notoriété (Entre parenthèse Ménard agit certes de manière non-anonyme, celà ne l'empêche pas de déconner grave), et l'anonymat fait partie intégrante de la culture communautaire du Web que les plus réactionnaires d'entre vous refusent (enfin, pour vous, Monsieur Mabut, votre libéralisme vous sauve), et moi je suis 100% d'accord avec Xavier Monnier... Je préfère des annonymes qui disent ce qu'ils pensent vraiment, c'est une manière de prendre la température de la société. Pour le reste les administrateurs ont tous les pouvoirs, et supprimer des commentaires injurieux peut être source de jouissance et de plénitude!

    Et se réinventer des identités fait partie du jeu!

  • Je suis déjà intervenu tant de fois sur ce sujet (et pour cause) que je ne vais pas répéter mes arguments pour l'acceptation de l'anonymat. Stéphane résume d'ailleurs bien les choses. Je pose donc une question pratique: comme il est assez simple de faire la distinction entre les correspondants qui cherchent à contribuer au débat et à l'enrichir par des informations et des opinions et ceux qui utilisent cet espace pour nuire, il me semble que la modération des blogs est un moyen suffisant à en garantir la qualité. Si le temps qu'il faut y consacrer reste un problème insurmontable, n'est-il pas possible d'écarter, par un moyens technique, les contributions en provenance de signataires (avec pseudo ou non, d'ailleurs) qui sont systématiquement incompréhensibles, grossiers, injurieux ou grossiers? On peut appeler cela de la censure, mais c'est bien ce que nous faisons tous, dans la mesure du possible, dans la vie courante, en triant nos relations personnelles: sans préalable mais en connaissance de cause. Nous sommes donc ouverts à la rencontre et à l'échange avec des inconnus, mais nous ne les renouvelons pas s'ils se révèlent désagréables ou nocifs.

  • L'anonymat fait partie intégrante d'Internet (*) ... les acteurs des média traditionnels ont vraiment du mal à s'y faire. Mais ils comprennent bien, qu'outre le fait que le modèle économique de journal traditionnel est voué à une fin prochaine, il ne peuvent aller contre. Supprimer la possibilité de commentaire (pseudo-)anonyme sur les blogs de la TDG et cela sera une énorme baisse de la fréquentation du site et des recettes de publicités qui vont avec.

    (*) D'ailleur, il existe deja des sur-couche réseau d'anonymsation sûr, et des hackers planchent sur d'autres moyens également.

  • Je ne comprends pas les anonymes, mais cela ne m'empêche pas de publier leurs commentaires, lorsque ceux-ci respectent un certain ... usage.

    J'ai toujours signé mes commentaires, tout en assumant les risques et périls.
    J'ai ouvert mon blog, sans rien y connaître auparavant, sans "prendre la température", sans passer d'abord par la case "commentateur" simple.

    J'y suis allé d'emblée, apprenant au fur et à mesure de mes erreurs.

  • @J-F Mabut : Les internautes qui choisissent de s'exprimer publiquement dans l'anonymat ne sauraient être comparés aux femmes portant la burka. Personne ne nous force, nous le faisons de notre plein gré, souvent après mure réflexion et pour de bonnes raisons. Ce n'est pas le cas des femmes qu'on force à porter la burka. Auraient-elles le choix, la plupart l'enlèveraient. Pour vous en convaincre, lisez cette BD http://tinyurl.com/63kno7, dont on trouve une description sur ce blog http://www.bdzoom.com/spip.php?article2344

    Question à la TDG :
    - qui est responsable des commentaires publiés sous les articles de la TDG, qui sont souvent extrêmes pour ne pas écrire extrémistes ?

    - comment feriez-vous la vérification de l'identité réelle de ceux qui publient sur votre site? En m'inscrivant sur votre site, je peux très bien prendre une identité fictive que vous auriez bien du mal à vérifier, sauf à demander un numéro de téléphone et à le vérifier systématiquement, comme le fait wikiforum de la TSR.

    - pourquoi n'y a-t-il pas, sur les blogs et les articles de la TDG un lien facilement accessible vers l'adresse d'un modérateur, pour signaler les commentaires violant vos règles de publication et souvent la loi? C'est en vigueur dans la plupart des sites des médias que vous citez ci-dessus.

    Merci d'avance pour vos réponses.

  • La courtoisie règnerait certainement plus sur le Web, si l'auteur ne se cachait pas derrière un voile. L'étoile de Neige, alias Bruno Mathis qui se cache parfois derrière le pseudo Etoile filante, pour des commentaires moins sérieux ou satyriques, n'a rien à cacher, mais aimerait plutôt briller sur la toile du firmament.
    Parfois, le modérateur serait bienvenu d'intervenir en cas d'exagération, n'est pas JF Mabut! Hélas, le temps ne doit pas le lui permettre!? Même mon "pote" Boohommelibre ne va certainement pas infirmer mes dires !

  • On subodore certaine inclination pour un Mabut de pouvoir.

  • M. Mabut, je déplore la rhétorique de certain-e-s, mais ce sont bien les actes qui comptent! A quand votre réponse ?

  • M. Mabut, je déplore la rhétorique de certain-e-s, mais ce sont bien les actes qui comptent! A quand votre réponse ?

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