L'amour incarné (mardi, 17 décembre 2019)

thuya.jpgJe lis le dernier blog de mon confrère Pascal Décaillet et je me dis que l'homme a ceci en commun avec les bêtes: la peur, la peur de l'autre, du semblable même, du concurrent, la peur du plus fort que soi mais aussi la peur du plus faible que soi qui monte du sud et des terres désolées.

Et donc qu'une société bien ordonnée ne saurait exister sans limites, sans frontières, sans interdits et tout l'arsenal des institutions - lois, gendarmes, juges, normalisateurs, déontologues et autres prescripteurs de ces lignes de démarcation tantôt invisibles tantôt érigées comme des murs de pierre, de béton, de fer, qu'on dresse toujours, ces haies de thuya, ces caméras de surveillance, ces lampes à détecteur de mouvement qui marquent le territoire, la propriété, la nation. Le chez soi et l'ailleurs.  

Ce matin, j'ai bu un café avec Hani Ramadan*. Et nous avons parlé des limites.

La limite fait la forme. Et le Coran, lui dis-je, est autant une incarnation que le Dieu des chrétiens l'est en Jésus Christ. Il a évidemment protesté soulignant combien l'arabe classique était bien l'instrument de la révélation. N'empêche, rétoqué-je, Dieu en sa révélation emprunte forcément les formes contingentes que l'homme peut entendre. Il accepte donc le risque d'être mal compris ou instrumentalisé par ses créatures. Et elles ne s'en sont pas privé, ses créatures, depuis la nuit des temps de franchir les limites, comme les prescripteurs, qui s'arrogent le droit de parler au nom de Dieu, d'en fixer de nouvelles.

Ainsi, lui dis-je encore, ce n'est pas Dieu qui a tenté l'homme au Paradis terrestre en lui prescrivant que l'arbre de la connaissance lui était interdit, la limite et sa transgression - comme on dit dans ce langage culpabilisant - est la condition même de l'être humain, son désir insatiable de goûter et de connaître l'inconnu, sa liberté même qu'il n'éprouve jamais mieux qu'en découvrant les espaces et les temps hors limites. Sans parler du mal, dont on n'a pas parlé ce matin, mais qu'évoque savamment Maurice-Ruben Hayoun ce soir. 

Vastes questions autour d'un café.

Et l'amour incarné dans tout ça? C'est Jésus bien sûr, qui naît au milieu des bergers, marche sans cesse, n'est propriétaire de rien, refuse tous les pouvoirs sur terre, rejette les séductions du Séducteur et meurt de l'accusation absurde qu'il veut prendre la place de César. En bref cet homme a surgi du fond des âges pour fixer à jamais une nouvelle limite, une limite aux limites que notre condition humaine nous incite à franchir, que ce soit dans la science, dans le pouvoir, dans l'art, dans le sport, dans l'entreprise, dans la consommation.

Quelle est cette limite, au fait sans limite, proprement divine, que Jésus lègue à ses frères humains pour toujours: l'amour bien sûr, l'amour du prochain qu'on aimera comme soi-même, le don de soi. De là découle une pratique simple qui fait des simples des êtres plus éclairés que les savants, des pauvres des riches plus riches que les riches.

Simple à dire, plus difficile à faire. 

...

* cela m'arrive de temps en temps. Et à ceux que cela pourrait choquer, je réponds à quoi bon débattre avec ceux avec qui vous êtes d'accord. Ramadan est citoyen genevois et porteur d'une longue tradition. Le et la comprendre sont essentiels au vivre ensemble. 

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