"Au final, Gabriel ne sera pas mort pour rien." Fernand Melgar (samedi, 09 juin 2018)

fernand melgar dealer.jpgJe n'ai suivi, comme beaucoup sans doute, que par la bande la dénonciation par Fernand Melgar du deal de rue à Lausanne. Lausanne la rupestre, comme avait dit avec toute la morgue qu'un Genevois peut avoir du haut de son jet d'eau un magistrat Vert de notre bonne petite ville, "où le deal de rue est aussi déployé qu'ailleurs", a dit un Municipal de la cité vaudoise pour dire que chez lui tout allait bien.

J'ai suivi aussi d'une oreille le dernier Infrarouge d'Esther Mamarbachi consacré à ce sujet justement, où chaque responsable s'est empressé de déclarer que le deal était sous contrôle. Et que les consommateurs étaient au fond libres de consommer et qu'il n'était pas question de remplir Champ-Dollon avec la fine fleur de la société qui sniffe à l'occasion quelques lignes de coke - ça fait tellement du bien, paraît-il.

L'avenir atteint Genève.

L'alcool ou la cigarette sont tarifés, ce dont profitent les retraités. L'alcool et la cigarette sont déconseillés, interdits de vente aux mineurs - donc le vendeur sait les risques qu'il encourt - mais les drogues illégales, évidemment pas en vente libre, sont néanmoins largement disponibles dans des qualités non homologuées, sauf dans certains festivals où l'on peut faire tester sa dose...

Bref. Il y a des drogués gravement dépendants et atteints dans leur santé. Genève a décidé comme d'autres villes de leur offrir un minimum de sécurité et de soins. Je n'ai rien à redire à ces politiques. Au contraire. D'autres comportements à risques - les sports extrêmes notamment font aussi des morts et mobilisent les secours, mais il y a aussi des gens qui cumulent des morbidités - coûteuse pour eux leur entourage et la société - en ne se bougeant plus... 

Il y a aussi des drogués comme des fumeurs et des buveurs en "bonne santé". Pour eux, le marché doit être ouvert, légal, contrôlé et tarifé.

Ce qui m'effraie et motive ce billet, c'est la manière dont Fernand Melgar est traité par ses pairs du milieu culturel et ses élèves à la HEAD Genève. Le cinéaste a écrit une lettre de mise au point dans laquelle il explique comment il en est venu à publier deux photos de dealers qu'il avait prises dans sa rue (devenue la rue des dealers) et qu'il a publiées provoquant un séisme culturelopolitique. Une action discutable mais sa mise pilori l'est plus encore. 

Il faut lire sa lettre car elle montre combien notre société est devenue intolérante et que cette intolérance est portée par ceux-là même qui défendent (ordinairement) la liberté d'expression et même l'expression libre et possiblement scandaleuse (qualifiée d'artistique ce qui fait taire aussitôt tous les critiques).

Fernand Melgar pris à partie par un étudiant du cour du Département cinéma (DC). Cet étudiant a insulté le réalisateur. Il  a refusé le dialogue. Et comble de tout, selon Melgar: "Le mercredi 30 mai, cédant apparemment à une vox populi grondante parmi les étudiants de la HEAD à Genève, le directeur du DC a annulé à la dernière minute notre rencontre avec l’élève qui m’avait insulté."

Conséquence: 

"Sans nouvelles de la direction de la HEAD, le mercredi 6 juin, une semaine plus
tard et après avoir mûrement réfléchi à la situation, je renonce la mort dans l’âme à mon
poste d’enseignant au DC pour la rentrée 2018. "
 
Il faut lire la lettre de Melgar (et celle aussi des 200).
 
Melgar est est un homme courageux.
 
Que va faire la direction de la HES-SO?
 
Et notre ministre de la Formation et de la Jeunesse, quel camp va-t-elle soutenir?
 
 
 
 
 
RÉPONSE À L'ATTENTION DES 200 PERSONNALITÉS
ET ÉTUDIANTS DU MONDE DU CINÉMA QUI ONT SIGNÉ
UNE LETTRE OUVERTE À MON ENCONTRE
 
(et pour info aux autres)
 
Chers cinéastes en devenir, cinéastes confirmés, professionnel(le)s du cinéma et
cinéphiles,
 
Au détour d’une conversation, hier en fin de journée, j’ai pris connaissance qu’une lettre
ouverte à mon encontre avait été signée par plus de 200 personnalités ou étudiants du
monde du cinéma. Elle doit probablement être en relation avec la récente polémique
engendrée par ma tribune parue dans "24 heures" le 24 mai dernier. Il y est question du
fils de mes voisins, Gabriel, mort d’overdose il y a dix ans dans les bras de ses parents à
l’âge de 18 ans. Il avait commencé à acheter de la cocaïne à 14 ans à des dealers devant
son école de Saint-Roch à Lausanne.
 
Ce souvenir douloureux est ressurgi à la suite des propos irresponsables de Pierre-
Antoine Hildbrand. En effet, le municipal de Police lausannois répondait à l’invitation du
Collectif Vinet-Beaulieu conviant les habitants de Saint-Roch à une séance d’information et
de discussion sur la vie de quartier et le deal de rue. Non, «à Lausanne, la consommation
de drogue est équivalente aux autres grandes villes de Suisse » , argumente Pierre-Antoine
Hildbrand pour calmer la grogne. Les dealers sont désormais souvent titulaires de titres
de séjour européens, une interpellation ne peut se faire qu’en présence d’un acheteur et
d’un vendeur…» Autrement dit, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, Lausanne n’est pas pire
que Zurich ou Genève. Le titre de séjour européen est un laissez-passer pour vendre de
la drogue? Même l’UDC n’avait osé un tel argument. Et pour le flagrant délit, il ne se
passe pas une minute sans que de l’argent ne s’échange contre des petits sachets au vu
de tous.
 
J’ai posté ma tribune sur ma page Facebook et les réactions ne se sont pas fait attendre.
Un débat vif mais plutôt de bonne tenue s’est instauré entre détracteurs et partisans du
deal de rue. Au fur et à mesure de la lecture des posts qui s’accumulent par dizaines, je
tombe sur ce commentaire laissé par un étudiant de 3e année du Département Cinéma
(DC) de la HEAD : « Ça pue de savoir que le gars qui a écrit ça va enseigner à l’école dans
laquelle j’étudie.» J’ai alors essayé de nouer un dialogue en lui demandant d’étayer ses
propos. Sa réponse a été claire : « […] votre tribune populiste et unilatérale qui
correspond étrangement à l'éthique de certaines de vos méthodes de tournage dont j'ai
eu ouï-dire, mais n'ayant vu aucun de vos films je ne suis pas encore en position de
pouvoir discuter avec vous. Je dis juste : votre tribune est à vomir et je ne me réjouis pas
de vous croiser dans nos couloirs.»
 
Il s'est ensuivi une série de commentaires injurieux, voire menaçant d’autres
internautes que l’étudiant en question a « likés». J’en ai fait part au directeur sortant du
DC et il a fixé un rendez-vous pour le 31 mai avec l’élève indélicat pour une explication.
Le lundi 28 mai, alors que que je me dirigeais vers mon bureau du Maupas, plusieurs
dealers s’invectivaient :« Fuck ya, it’s my street ! » Je me suis alors permis de leur dire
qu’ils devaient arrêter de vendre de la drogue dans mon quartier. S’ils ne partaient pas, je
les prendrais en photo et je publierais leur tête sur Internet. Je me suis éloigné et j’ai pris
deux photos d’eux avec mon portable. Un des dealers m’a lancé « I’ll kill ya ! » et s’est mis
à me courser. Je l’ai semé en utilisant le double passage de la cour intérieure du
Maupas 8.
 
Arrivé dans mon bureau, le cœur battant, sans réfléchir, j’ai mis en ligne ces photos avec
cette légende : « Voici 6 des 22 dealers qui attendent ce lundi 28 mai devant les collèges
Pierre Viret et de Saint Roch la sortie des élèves. Comme pour tous mes films, mon
métier est de documenter à visage découvert ce qui me heurte, quitte à ne pas me faire
des amis. […] »
 
Tel un électrochoc, ce post a généré depuis 8278 partages, 3700 likes et 2240 
commentaires. Dès lors, cette polémique occupe sans discontinuer tous les médias
romands voire étrangers avec une ampleur sans précédent sur la question du deal de
rue. Après 20 ans de léthargie, une vraie prise de conscience citoyenne et politique éclate
au grand jour. Une réflexion globale pour endiguer ce fléau qui ravage ma ville et des
solutions se profilent, qu’il s’agisse de la répression du deal de rue, de la lutte contre le
trafic et les filières mafieuses ou de la prévention des addictions dans les écoles.
Le mercredi 30 mai, cédant apparemment à une vox populi grondante parmi les étudiants
de la HEAD, le directeur du DC a annulé à la dernière minute notre rencontre avec l’élève
qui m’avait insulté.
 
Sans nouvelles de la direction de la HEAD, le mercredi 6 juin, une semaine plus
tard et après avoir mûrement réfléchi à la situation, je renonce la mort dans l’âme à mon
poste d’enseignant au DC pour la rentrée 2018. Toutefois, je suis prêt à reconsidérer ma
décision l’année prochaine à condition qu’un nouveau directeur soit nommé à la tête du
DC.
 
C’est vraiment un gâchis car l’atelier dit du « Grand Voyage » que m’avait confié la HEAD
était prêt. Il s’agissait d’aller à El Ejido, dans la région d’Almeria en Espagne, pendant un
mois avec la quinzaine d’élèves que compte la 2e année du DC. Ce gros bourg andalou,
qui doit sa prospérité aux cultures intensives et à la main-d'œuvre clandestine et sous-
payée, s’était enflammé en février 2000: pour un meurtre, commis par un déséquilibré
marocain, une communauté s'est dressée contre une autre, à la honte de l'Espagne
tolérante.
 
L’idée était de réfléchir et mettre en pratique la question du point de vue dans le cinéma
documentaire. Quatre équipes auraient été formées en collaboration avec les étudiants de
la section cinéma de l’Université Pablo de Olivade à Séville. À chaque groupe de suivre et de
filmer un des quatre acteurs majeurs de ce qui est aujourd’hui considéré comme le haut-
lieu de l’exploitation des clandestins en Europe : un propriétaire terrien sous pression
 
d’un marché en baisse continuelle, des policiers en charge d’arrêter et d'expulser les
clandestins, d’un groupe de travailleurs clandestins et de syndicalistes du SAT/SOT
(Sindicato Andaluz de Trabajadores/Sindicato Obreros del Campo) qui essaient de faire
valoir envers et contre tous les droits de ces derniers.
 
D’autre part, suite à la polémique sur les deux photos publiées, j’avais l’intention
d’inviter à mon cours inaugural le photographe et cinéaste Raymond Depardon pour
nous parler d’images qu’il avait prises et diffusées sans l’autorisation préalable des
intéressés (Faits Divers, San Clemente, Urgences, etc.) et l’artiste Sophie Calle à propos
de son œuvre « Suite vénitienne », un récit accompagné de photographies d’inconnus
prises dans la rue à leur insu, puis d’un homme qu’elle a suivi à Venise sans qu’il le
sache.
 
Aujourd’hui, je reste avec une certaine amertume de ne pas avoir pu rencontrer les
étudiants et enseignants du DC pour dialoguer de manière constructive au sujet de ce
pataquès. Je suis également triste d’apprendre par la bande qu’une lettre ouverte que je
n’ai pas encore lue a été signée par 200 personnes de mon milieu professionnel et
envoyée aux médias sans que personne n’ait pensé à m’en envoyer une copie. Et aussi
que pas un seul collègue et bien souvent ami n’ait pris la peine de me contacter pour me
dire « Melgar, tu déconnes. Viens boire une bière, faut qu’on en parle ! »
 
Mais cette tristesse est vite balayée par la renaissance miraculeuse de mon quartier.
Depuis ce lundi, plus un seul dealer en vue. Où sont-ils passés ? Mystère. Quelle joie de
rencontrer ses habitants qui, galvanisés lors de la manifestation sur l’esplanade de
Chauderon du 30 mai dernier, ont décidé de reconquérir les rues qui leur avaient été
confisquées il y a presque 20 ans. Les terrasses sont à nouveau pleines, les commerçants
respirent, les personnes âgées s’arrêtent sur les trottoirs pour discuter, les enfants jouent
dans la rue, les nuits sont calmes et les femmes, victimes régulièrement de harcèlement
sexuel de la part des dealers, osent à nouveau s’aventurer dans le voisinage.
Quel apaisement de savoir que mon fils entrera bientôt avec tous ses camarades « chez
les grands » à l’école de Saint-Roch. Et celui qui ne me croit pas, qu’il vienne me trouver
et je lui ferai une visite guidée de mon quartier !
 
Au final, Gabriel ne sera pas mort pour rien. J’adresse ici toutes mes pensées à ses
parents et à son frère, victimes d’une tragédie qui a brisé à jamais leur famille. Pour
l’avoir vécu dans ma chair, la perte d’un enfant est un drame que je ne souhaite à
personne, même pas à mes pires ennemis. Et si tout ça était à refaire, ce serait sans la
moindre hésitation.
 
Fernand Melgar
Lausanne, quartier du Maupas, le 8 juin 2018

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