Ces internautes couverts d'une burka (mercredi, 12 novembre 2008)

masque.jpgIl est de bon ton de s'émouvoir de l'anonymat derrière lequel se cachent nombre d'internautes au prétexte - honorable sans doute - qu'en démocratie tout un chacun devrait avoir le courage de ses opinions et le droit et même le devoir de les exprimer à visage découvert. Cette règle s'applique dans la presse, où rares sont les journaux qui publient des lettres de lecteurs non signées et l'indication de la source est une des règles cardinales de la crédibilité de l'information. Tout le contraire sur la toile. L'anonymat, le masque, le pseudo règnent en maître. Les signatures sont l'exception.

Sur la toile, les internautes butinent couverts d'une burka qui souvent, il faut bien le reconnaître, n'est pas là pour voiler leur vertu mais leur sert de paravent commode à une expression débridée, informe, impolie, voire injurieuse ou scandaleuse. Tardivement venus sur la toile, les journaux n'ont guère eu d'autres choix que d'y adopter les règles. Au risque d'y perdre leur âme.

Faut-il ou non bannir les commentaires anonymes? Les avis sont tranchés. Un Pascal Décaillet, un Renaud Gautier le réclament et n'ont pas de mots assez sàvères pour dénoncer les pleutres qui se cachent derrière des sobriquets ou des diminutifs.

medias 18 automne 08.pngEn France, Robert Meinard, secrétaire général de Reporters sans frontières, partage ce point de vue. Dans un papier qu'il publie dans la Revue Médias (no 18, automne 2008), son propos est sans concession, mais se fait plus tolérant et même convaincu de l'utilisation des pseudos dès lors que l'on vit dans un pays où l'on risque sa vie "pour un brulôt, un pamphlet, une enquête dérangeante". "Mais ici, écrit le virulent journaliste, confortablement installés dans leur living-room, c'est bien sûr en toute impunité que beaucoup jouent au justicie."

Pour ma part, je plaide toujours pour que les commentaires respectent trois principes: la courtoisie, la pertinence et l'identité de l'auteur. Je reste cependant ouvert aux pseudos. Notre société libérale avancée, qui a placé la liberté d'expression au pinacle de ses principes, est dans les faits encore loin d'accorder cette liberté à tous. Bon nombre de travailleurs sont tenus à un devoir de réserve. D'autres peuvent être soumis à des pressions de leur hiérarchie à tort ou à raison. Je connais un internaute qui a fermé son blog pour cette raison.

En fait seul les journalistes par métier, les politiciens, les syndicalistes, par choix, des intellectuels protégés par leur notoriété peuvent exercer une certaine liberté d'expression. Laquelle est de toute manière assez restreinte. Entre l'autocensure et l'anonymat, je préfère parfois à l'omerta une parole libre dont l'auteur se protège.

Depuis des mois je cherche un professeur qui oserait créer un blog pédagogique, car je crois que ce médias peut sortir l'école de sa tour d'ivoire et que l'édition peut être une motivation et une discipline pour les élèves. J'en ai trouvé un un ancien syndicaliste. Au bout de six mois, sa demande a été refusée par sa hiérarchie... Pour vivre heureux vivons caché, dit le proverbe.

Sur cette question des commentaires anonymes et quelques autres, la Revue Médias publie dans la même livraison automnale les interviews de cinq médiateurs et responsables du courrier des lecteurs et des forums français. 

Véronique Maurus, médiatrice du Monde. Son service reçoit environ 2800 lettres par mois (autant que la Tribune en un an) et répond à toutes. Toutes celles qui sont publiées sont signées, sauf rares exceptions, les adresses sont vérifiées. C'est la politique que suit également la Tribune qui publie près de 1500 lettres par année.

David Corchia, responsable développement chez Concileo, société qui modère les sites internet de Europe 1, Le Figaro, Le Parisien, TF1 Le Nouvel Observateur et depuis deux ans Libération. 50 personnes basées en France contrôlent jour et nuit a priori les commentaires publiés par les internautes non inscrits et a posteriori les commentaires postés par les internautes inscrits. Le délai de publication n'excède pas 60 minutes après envoi par l'internaute. Selon Corchia Libération accepte l'anonymat pour des raisons techniques. "Pour éviter des comportements abusifs, nous avons préconisé auprès du quotidien de rendre obligatoire l'identification des internautes qui laissent des commentaires."

Patrick Pépin, médiateur à Radio France, reçoit de 100 à 400 courriels par semaine dont 5 à 10% sont "haineux". Ne cite que très exceptionnellement les contributions anonymes  à l'antenne. 

Xavier Monnier, directeur adjoint et directeur de la publication de Bakchich.info, reçoit entre 500 et 1000 courriels par semaine, "desquels on en retranche 10%". "L'anonymat a aussi un bon côté estime-t-il, il permet à des gens d'exposer un raisonnement qu'ils garderaient pour eux s'ils étaient identifiés. Soit par timidité, soit par crainte de laisser une trace."

Pierre Haski, Rue89. Rue89 avait une rubrique Courageux anonyme qui a été fermée victime de son succès. Très vite le site a attiré des débats de plus en plus volumineux et de plus en plus "chauds". Et l'anonymat génère une parole souvent excessive, voire agressive." Depuis, comme la plupart des sites, Rue89 limite les forums à des internautes inscrits qui peuvent néanmoins conserver l'anonymat. Cette procédure aurait selon Haski réglé 90% des problèmes. Rue89 valorise même certaines réactions qu'il promeut dans une "sélection". Les internautes peuvent aussi noter les commentaires ce qui introduit un classement. La masse ou la pertinence des commentaires reçus incitent les journalistes à relancer le sujet. C'est en effet chaque journaliste qui à Rue89 est responsable de modérer les commentaires publiés sous ses articles.

NB: Un billet publié il y a un mois sur le webzine du site des blogs de la Tribune a suscité un bon nombre de commentaires pas tous anonymes dont plusieurs méritent la lecture.

 

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