Qui a raison: Zaki ou Lombardi?

zaki lombardi.jpgIl n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les relations entre les journalistes et les politiciens ont toujours été tendus. Que Pascal Broulis ou Pierre Maudet poursuivent un éditeur ou qu'une entreprise envoie une menace de procès si tel article sort n'est pas nouveau. C'est le point de vue de Filippo Lombardi, ex-conseiller aux Etats tessinois et toujours éditeur du Corriere del Ticini et de Teleticino qu'il a fondé. Chacun est dans son rôle et c'est bien ainsi. 

Pas du tout, les réseaux ont changé la donne. Chacun peut devenir un média à lui tout seul: voyez Trump et ses 65 millions de suiveurs sur Twitter, TéléBlocher ou TéléMélenchon, ou encore ces influenceurs qui diffusent leurs points de vue et leurs bons conseils sans passer par le filtre d'une rédaction qui s'attache en priorité à rechercher la vérité, à éclairer un sujet sous tous les angles, à être impartial dans l'intérêt bien compris du public et de la démocratie. C'est l'avis de Myret Zaki, ex-rédactrice en chef de Bilan, devenue influenceuse.  

Tous deux ont développé ces points de vue dans un débat à quatre* diffusé ce samedi dans Médialogue sur la RTS. Rien de très nouveau sur le fond mais un débat intéressant qui a laissé ouvertes plein de questions. Comme:

Comment poursuivre Facebook et les autres réseaux sociaux en Suisse quand on estime que les propos et les vidéos, truquées ou non, que ces médias diffusent dégradent mon image, écornent ma réputation? **

Que pensez de ces tentatives de réguler ce médias par des partis politiques ou des intérêts économiques qui n'ont en fait que l'intention, à peine cachée, de faire taire leurs adversaires ou d'imposer l'omerta sur leur petites et grandes affaires? ***

Comment juguler les propos - les commentaires - qui flirtent avec le code et le bon usage en matière de discrimination, d'incitation à la violence, de négation de l'adversaire et de sa pensée ou tout simplement injurieux, incompréhensibles ou insidieux ou encore qui s'abreuvent à des sites adeptes de la théorie du complot, bref qui sont aux antipodes d'un journalisme professionnel

Comment assurer une pérennité à ce métier de journalisme professionnel, ce chien de garde de la démocratie, ce "shérif qui fait le sale métier mais il faut bien que quelqu'un le fasse", qui pondère les points de vue et veille à ne pas se laisser tenter par des coups médiatiques ou des campagnes critiques (Filippo Lombardi en sait quelque chose qui a été vilipendé par les médias deux ans durant, il y a 15 ans, pour avoir un peu trop bu et roulé un peu trop vite). 

...

Alors qui de Myret Zaki ou de Filippo Lombardi a raison? Vit-on un monde nouveau? Oui et non. Non, les tentatives de pression des puissants à l'encontre des médias ont toujours existé. Mais comme le dit Myret Zaki, la question de l'image que l'on donne de soi, particulier, institution ou entreprise, est devenue centrale et les réseaux sociaux ont libéré la parole des quidams, la presse ne peut pas rester insensible à ce phénomène. Il est bon parfois de secouer le landerneau. Certes, dit Filippo Lombardi, mais la presse a le devoir de réfléchir avant de publier et de mesurer si sa production ressort ou non de l'intérêt public. Et, comme dans tous les métiers, il y a de bons et de mauvais journalistes. 

 

* Les deux autres invités d'Antoine Droux étaient Nicole Lamon, ex-cheffe de la communication du conseiller fédéral Alain Berset et rédactrice en chef adjointe du Matin dimanche dès le 1er février 2020, et  Alexandre Curchod, avocat au barreau de Lausanne spécialisé en droit des médias - c'est l'avocat de Brouilis - et auteur de "Liberté d'expression", paru cet automne chez Favre.

** Un blog de la Tribune a donné lieu à une jurisprudence du Tribunal fédéral. La plus haute instance judiciaire suisse a rappelé la responsabilité de tous les éditeurs - et les blogueurs le sont -, et de tous ceux qui contribuent à propager un propos attentatoire à l'honneur. Il s'agissait de l'alors député Eric Stauffer qui avait copié collé un rapport de minorité dans l'affaire de la BCGe dans son blog. Le blog a rapidement été purgé, mais la condamnation est tout de même tombée. Pour la petite histoire, le rapport, dont quelques lignes contenaient des propos jugés attentatoires à l'honneur, est toujours consultable sur le site  du Grand Conseil.

*** Combien de journaux ont subi de boycotts de la part d'annonceurs, de détenteurs d'information, de leurs lecteurs même qui contrariés ou mécontente exercent leur petite pression en se désabonnant 

Commentaires

  • Très intéressant votre analyse. Ah si on pouvait toujours compter sur une liberté d’expression éthique et responsable!

  • Permettez-moi d'ajouter Cher Monsieur : combien de personnes responsables font-ils un copier coller de l'AFP sans en vérifier la véracité des propos tenus. L'exemple le plus criard se trouve dans mon blog sous le titre "Dernière minute, non, non et non" Et merci d'en aviser à qui de droit. Les "Fake news" ne sont pas toujours là où l'on pense les trouver... Amicalement

  • Il y a 2 phénomènes : l'autocensure des médias et politiciens rendu prudents par la chasse aux sorcières de prétendus gardiens de la morale issus d'associations ou de quidam quelconques sur les réseaux sociaux.
    Et de l'autre, une libération de paroles violentes de quidam, avec en plus, des influenceurs politiques ou pas, qui distillent des pseudos informations pour canaliser cette parole violente à leur avantage.

    Le perdant, c'est nous avec cette liberté qui nous échappe. Pierre Desproges comme d'autres humoristes, seraient boycottés aujourd'hui par les médias. Sans parler d' associations moins morales que radicales qui les cloueraient au pilori.
    A cela s'ajoute le ridicule de cacher des œuvres de nus célèbres (tableaux, statue,...), qui ne peuvent d'ailleurs plus apparaître dans les quotidiens.

    Il faut considérer les gens comme des adultes, et ne pas se soucier de ces gens qui se sentent agressés alors qu'il n'y a pas raison de l'être. L'apprentissage de l'humain démocrate, c'est accepter la critique et formuler des arguments, ce n'est pas se réduire à une position victimaire.

    Les pouvoirs prennent la population pour des personnes immatures.

    Qu'importe d'être parfois choqué par des mots, de l'humour. Ce ne sera jamais aussi choquant que la limitation de la liberté pour ne pas heurter d'hypothétiques publiques immatures ou des associations radicales pseudos morales.

    Les médias ont à trouver un équilibre. Pour le moment, la censure "morale" avance à marche forcée. Les média ne doivent pas prendre peur face à cette mode de la victimisation.
    Les médias ont préservé un domaine, celui de s'informer des agissements des politiciens et autres "vedettes", mais jusqu'à quand ?

    L'autocensure "morales" se dit "gestion de la liberté pour autrui" ?

  • Le journalisme est insuffisamment respecté en Europe. S`il l`était, le public ne prendrait pas autant les vessies pour des lanternes. Dans la premiere partie du XX siecle le journalisme était encore tres respecté, les modeles du genre étant Rouletabille (fiction), ou Albert Londres. Et puis, pour Dieu sait quelle raison (peut-etre le cinéma italien), on est passé au modele du journaliste-paparazzi. La situation semble meilleure aux USA (pour une fois que qqchose est mieux dans la culture américaine...) ou le cinéma a en général fait bonne place au personnage du journaliste comme dans le film culte "Les Hommes du Président" (Pakula, 1976).

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