L'alimentation, l'agriculture suisse et le prix de tout ça

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J'avais intitulé mon travail de diplôme (master) d'agronomie à l'EPFZ: "Les jardiniers du paysage". C'était dans les années 70, juste après les deux chocs pétroliers, la crise horlogère et les remous créés par l'étude futuriste, qui s'est révélée très largement fausse, "Halte à la croissance" du club de Rome.

A l'époque on se préoccupait sérieusement du seul fléau réel qui menace le monde, la croissance démographique. Des politiques volontaristes et plutôt mal conduites de l'enfant unique en Chine à la vasectomie obligatoire des mâles en Inde et à la régulation des naissances ailleurs (sauf dans les pays catholiques et communistes où la prospérité naît des naissances, ce qui a permis tout récemment à Jacques Attali d’affirmer l'Université de Genève que la France est le pays le plus puissant d'Europe).

Depuis la chute du Mur de Berlin, 12 ans après mon travail de diplôme, la Berne fédérale - c'est à dire le Vorort devenu EconomieSuisse qui dicte la politique économique de ce pays - a décidé de rendre l'agriculture suisse eurocompatible.

A coup de plan quinquennaux nomnés PA (l'actuel porte le nom de PA 14-17) l'objectif a été poursuivi lentement. Ralenti par le lobby agricole, mené par les paysans les plus grands du pays (qui sont des liliputiens en comparaison internationale) et qui ont profité largement des subventions à la production. Le prix du lait et du blé était alors à plus ou moins un franc le kilo.

Presque 20 ans plus tard, les prix à la production sont à plus ou moins 50 centimes le kilo pour le lait et pour le blé. Des subsides deplus en plus ciblés en faveur de la nature et du bien-être des animaux ont partiellement comblé le manque à gagner, plongeant les paysans dans une paperasses et une tutelle administrativo-technique lourde. Des milliers d'exploitations et d'emplois ont néanmoins été perdus dans l'agriculture, essentiellement dans les petits domaines, ce qui était parfaitement programmé, car le pari est de permettre à des exploitations toujours plus grandes (en mesure suisse) de couvrir leurs frais en augmentant leur productivité.

Ce 1er novembre, Schneider Ammann a lancé PA2022 (qu'il est pathétique en français et creux en suisse allemand ce ministre). Objectifs affichés, moins d'azote et de pesticides dans les champs (une agriculture de jardinage de la nature donc et moins productive pour nourrir les gens - une demi autarcie ça suffit) et une nouvelle ouverture des marchés agricoles (notamment à la Chine, au Brésil, à l'Inde nos clients éloignés mais aussi à l'Union européenne - l’agriculture étant avec le secret bancaire les seuls obstacles à l'adhésion). Un chiffre pour mesure l'écart avec l'Europe, un kg de blé ou de lait se négocie à plus ou moins 30 centimes à la production. Et Schneider Amman qui veut des paysans moins dépendants des subsides fédéraux. Il rêve notre ministre ou il veut la mort prochaine de milliers d'autres exploitations (cochez ce qui convient)?

En revanche, la Suisse a fait beaucoup de progrès en matière d'environnement et de garde des animaux. La Confédération est un modèle international à ce sujet, même si, pour les Verts (ou pour l'opportuniste PDC genevois), il reste encore du pain sur la planche.

Il suffit de se promener dans la campagne genevoise. Actuellement les champs de phacelia et de moutarde sont en fleurs. Ils ponctuent le paysage de tâches bleues et jaunes. On voit aussi de magnifiques luzernes vert foncé, une culture qui concurrence bien les "mauvaises" herbes (mauvais s'entend en termes économiques, ces herbes concurrencent les cultures mises en place - blé, colza, orge, petits pois en automne, pomme de terre, mais, soya, féveroles tournesols... au printemps) et enrichit la terre en nitrates fabriqués à partir de l’azote de l'air par des bactéries associées à ses racines. 

Et combien ça coûte tout ça?

L'agriculture suisse participe pour moins de 0,7% au produit national brut. Les contribuables paient près de 4 milliards par an via le budget de la Confédération et les consommateurs voient leur facture augmenter de 3,5 milliards de francs du fait des protections à la frontière.

Est-ce trop payé pour une agriculture de plus en plus de jardinage et de paysage?

Pour mémoire, notre chère santé coûtent plus de 70 milliards par année soit plus de 11% du PIB suisse.

Bref les Suisses dépensent bien plus pour se soigner que pour se nourrir (11,1% du PIB contre 6,3% selon l'Union suisse des paysans)!

Je vous laisse conclure.

Commentaires

  • Lors du dernier scrutin sur l'autonomie alimentaire, je me suis abstenu, incapable que je fus de comprendre le retrait de leur initiative par les paysans au profit d'un contre projet qui sacralise le libre marché.
    On comprend maintenant où le CF voulait en venir. Il y en a qui vont hurler. Comme les taxis qui vont bientôt tous finir à l'hospice général.

  • On devrait pouvoir donner des points aux "bons billets" tels que celui-ci! J'en redemande en tout cas. Pour l'agriculture suisse.

  • Le drame c'est que nos parlementaires sont largués et suivent aveuglément les règles imposées par l'UE sans mesurer les conséquences de l'absence d'accompagnement des mutations profondes de nos sociétés.
    Il faut aller du côté de ceux qui ont provoqué ces disruptions et qui viennent maintenant nous alerter sur les conséquences prévisibles. La banque mondiale, le WEF, le FMI, tous s'accordent à dire qu'il n'y aura plus de travail pour la moitié de la population active d'ici 2030.
    Et que font nos politiques ? Ils valident encore les principes complètement obsolètes de la main invisible. Ce sont des ignares ou des fainéants. Voire les deux.
    Les théories d'Adam Smith avaient du sens lorsque l'industrie permettait la valeur ajoutée du travail. Aujourd'hui plus de 90% des revenus proviennent de l'argent, les placements, les dividendes. Et on a pas fini de rigoler avec les cryptomonnaies qui continuent leur ascension vertigineuse avec son lot de spéculateurs qui vont se retrouver comme gros Jean devant lorsque les banques, acculées, vont obtenir la régulation du secteur.

  • L`affaire parait clair: il faut protéger les paysans suisses contre les importations meilleur marché. Oui mais... si ce protectionnisme continue, comment continuer a faire accepter les produits suisses industriels et de service par les marchés internationaux sans que ces produits ne soient a leur tour taxés par les pays importateurs qui aimeraient nous exporter leurs salades en retour? Ne pas oublier que la concurrence des produits industriels et de service est de plus en plus impitoyable sur les marchés internationaux qui se font un plaisir d`éjecter un concurrent qui ne joue pas le jeu du libre marché.

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