Une sainte emmerdeuse

Chez nous, dans l'imaginaire collectif comme on dit, Calcutta rime avec Mère Teresa. Prix Nobel de la paix (éternelle) en 1979, déjà bienheureuse pour avoir, sa vie durant, dispensé un peu de bonheur et de douceur à quelques dizaines de milliers de pauvres hères, à l'heure ultime où la plupart des gens ici passent d'une vie à une autre et non, comme on dit chez nous, de vie à trépas.

Je veux toutefois croire que, pour les hindous comme pour les chrétiens et tous ceux plus nombreux qui disent ne croire en rien et surtout pas à une vie après la mort, l'angoisse existentielle de ce passage mystérieux avive des peurs inconnues ou refoulées. Dans ces tristes moments, un geste d'amour inconditionnel est comme une eau claire, un pré tendre, un regard de compassion, une espérance. C'est ce rien, en termes de PNB, qui n'a pas de prix en termes de BNP (bonheur national brut)!

Albanaise née à Skoplie alors sous domination turque, Agnès Gonxha Bojaxhiu débarque en 1929 dans une école du Darjeeling comme apprentie moniale d'un ordre irlandais. Onze ans plus tard, elle entend un second appel dans le train. Aujourd'hui nous sommes tous connectés, mais qu'entendons-nous? Alors qu'elle était une enseignante heureuse et aimée de tous, elle ne s'y soustrait pas. C'est la dernière fois, écrira-t-elle bien plus tard, dans des lettres divulguées dix ans après sa mort, qu'elle sentira la présence de Dieu.

Tentons une hypothèse: elle a tant aimé son Seigneur qu'il s'est incarné en elle et ils n'ont fait qu'un durant 50 ans, d'où sa force inébranlable - elle a bâti une véritable multinationale de la charité sur les cinq continents - pourtant son être humain désirait chaque jour une consolation, une assurance, quelque chose pour combattre le doute existentiel, qu'elle a patiemment cherché dans la prière...

Une fois le feu vert de Pie XII reçu, elle fonde avec deux puis douze autres sœur les Filles de la charité. Dans les années 40, la deuxième guerre mondiale, des famines terribles - la révolution verte ne viendra que dans les années 50 - des tensions interreligieuses qui conduiront à la séparation du Pakistan oriental devenu le Bangladesh - 4 millions d'Hindous s'ajoutent aux miséreux de la ville. Des tragédies humaines qui ont à ce point marqué l'imaginaire collectif que Calcutta rime encore avec paria.

Il faut corriger cette image. La réalité est plus complexe. Calcutta est une ville bouillonnante, où sourd encore le souffle de la libération, dont Tagore fut un des porteurs et longtemps ici le parti communiste qui n'est plus au pouvoir mais dont les fanions flottent encore le long des rues. L'Inde est indépendante, elle fait partie de BRIC et doit obtenir un siège permanent au conseil de sécurité. Si l'Inde ne nourrit pas encore correctement son milliard et deux cents millions d'habitants ce n'est pas en raison de la faiblesse de la production mais d'une défaillance dans la distribution de la richesse nationale.

Il y a ici comme ailleurs des pauvres et des miséreux. Mais aussi des millions de gens qui ont un job, souvent un petit job, mais un job tout de même. Et plus il y aura de jobs, même petits, moins il y aura de pauvres. Une question: combien de temps les jeunes les plus démerdes et les mieux formés accepteront-ils de partager l'emploi et se contenteront-ils de petits salaires? Une question qui interpelle pas mal de pays dans le monde.

Les filles de la charité continuent leur oeuvre admirable désormais dans l'anonymat. Calcutta vit une autre histoire. Même la rue Mother Teresa à été rebaptisée. Elle s'appelle Park Street et traverse le quartier des affaires.

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